L'histoire de Balak et de Bileam prend fin sur un épisode à la fois inattendu et destructeur. Rappelons que les Moabites et les Midianites étaient terrifiés à l’approche des Hébreux. Balak, le roi moabite s’adressa aux Midianites et leur demanda de faire appel à Bileam pour qu’il maudisse les Hébreux. Si, comme ils le craignaient, les Hébreux tiraient leur force d’une puissance surnaturelle, il était logique de les contrer en leur opposant une autre force surnaturelle. Le plan échoua de façon spectaculaire. Au lieu de maudire les Hébreux, Bileam les bénit. Le chapitre XXIV se termine par les mots : « Alors Bileam se leva et reprit le chemin de son pays ; et Balak aussi se remit en route. » (Nbres XXIV, 25)
L’histoire aurait dû se terminer ainsi. Ce ne fut pas le cas. Selon les versets suivants :
Israël s’établit à Chittîm. Là, le peuple se livra à la débauche avec les filles de Moab. Elles convièrent le peuple à leurs festins idolâtres ; et le peuple mangea, et il se prosterna devant leurs dieux. Israël se prostitua à Baal- Peor et le courroux du Seigneur s’alluma contre Israël.
Nbres XXV, 1-3
Rien ne pouvait être plus grave. Pour la première fois, les Hébreux commettent la faute majeure de l’idolâtrie. La plupart des commentateurs ne considèrent pas le veau d’or comme une idole. Il était destiné à être un substitut de Moïse, vecteur de la réception des messages divins, plutôt qu’un objet de culte. Mais l’idolâtrie qui se déchaîna à Chittim était bien réelle. Pour la première fois, les Hébreux se prosternaient devant Baal, le dieu cananéen. C’était une trahison de tout ce qu’ils étaient censés représenter.
Qui plus est, c’était la première fois que les Hébreux fautaient gratuite- ment, pour ainsi dire, sans raison. Auparavant, ils avaient été poussés par la peur, la faim, la soif ou la déception. Aucun de ces facteurs n’intervint dans le cas des femmes moabites. Ils voulaient purement et simplement satisfaire leurs désirs, cédant inconsidérément à la tentation. L’acte idolâtre lui-même fut effectué non pas dans un quelconque esprit de rébellion, mais presque après coup : d’abord le sexe, puis la nourriture, ensuite le culte païen. Si on se livre au premier, pourquoi pas au deuxième et au troisième ? La désinvolture de leur attitude dans cet épisode constitue un véritable défi à la raison.
Il y avait pire : C’était la première occasion qu’ils avaient d’établir un véritable contact avec les peuples qui seraient leurs voisins. Ils n’étaient plus dans le désert, loin des villes et de la civilisation. Ils approchaient de la terre sainte. Qu’ils aient pu chuter si rapidement était un signe inquiétant du peu qu’ils avaient appris sur la nature de leur mission en tant que peuple exemplaire.
Pire encore : Les fauteurs n’étaient pas les suspects habituels, les esclaves sortis d’Égypte. Une génération avait passé. Aaron et Myriam étaient morts, tout comme la plupart de leurs contemporains. Les Hébreux étaient presque arrivés à destination. C’était une nouvelle génération sur laquelle reposaient tous les espoirs de l’avenir. Or, eux aussi trébuchaient au premier obstacle, échouaient à la première épreuve.
Plus grave encore, la première faute fut d’ordre sexuel. Pour en comprendre la signification, rappelons le livre de la Genèse. On se serait attendu à y trouver soit une affirmation du monothéisme, soit une critique de l’idolâtrie. Or, on n’y trouve ni l’un ni l’autre. Il s’agit d’une critique des mœurs sexuelles de la culture environnante. Abraham et Isaac craignaient d’être assassinés si la beauté de leurs femmes suscitait la convoitise. Les habitants de Sodome encerclèrent la maison de Loth dans l’intention de commettre un viol homosexuel. Shekhem viola et enleva Dina, la fille de Jacob. La femme de Putiphar tenta de séduire Joseph et, ayant échoué, le fit jeter en prison sous de fausses accusations de viol.
Le message sous-jacent est fondamental. Ce qui est condamné dans l’ido- lâtrie, c’est qu’elle constitue un culte du pouvoir – et chez l’homme, le culte du pouvoir se traduit par une quête effrénée de satisfactions des désirs sexuels. Pour paraphraser Thucydide, le fort fait tout ce qu’il veut, et le faible subit comme il se doit. Pour Israël, sombrer dans la même faute à la première occasion ne présage rien de bon pour l’avenir. La bénédiction de Bileam « Qu’elles sont belles tes tentes, ô Jacob ! Tes demeures, ô Israël ! » (Nbres XXIV, 5) en devient absurde si, comme le pensaient les rabbins, elle se référait à la pudeur de la vie familiale d’Israël (Rashi sur Nbres XXIV, 5). Nous nous préparons ainsi à la colère divine, et elle frappe immanquablement.
Le Seigneur dit à Moïse : « Prends tous les chefs du peuple et fais- les pendre au nom du Seigneur, à la face du soleil, pour que la colère divine se détourne d’Israël. Et Moïse dit aux juges d’Israël : « Que chacun de vous immole ceux des siens qui se sont livrés à Baal-Peor ! »
Nbres XXV, 4-5
Ce châtiment sévère et douloureux était destiné à restaurer l’ordre dans le camp. Mais il n’y parvint pas non plus. L’un des chefs, Zimri de la tribu de Shimon, amena une femme midianite au milieu du camp et cohabita avec elle sous les yeux du peuple, faute aussi impudente que celle de Datan et Aviram se joignant à la révolte de Kora’h. Seuls le zèle et la résolution de Pin’has – les tuant tous les deux en plein acte sexuel – sauvèrent la situation.
Où donc était Moïse ? Les rabbins ont certainement raison de suggérer que ce fut son passé qui le rendit impuissant, car il avait lui-même épousé une femme midianite, la fille de l’un de leurs prêtres (Sanhedrin 82 a). Toute tenta- tive de la part de Moïse d’agir comme Pin’has l’aurait exposé à l’accusation d’hypocrisie, et aurait aggravé la situation.
Ceci dit, on ne peut s’empêcher de penser que Moïse avait atteint la fin de son parcours de dirigeant. Il était âgé. Il appartenait à la génération précé- dente qui s’était avérée incapable de relever le défi d’entrer dans le pays. Les défis antérieurs – l’épisode des cailles, les explorateurs, la révolte de Kora’h et finalement le moment où il frappa le rocher – avaient miné sa vigueur. C’était vrai sinon spirituellement, du moins émotionnellement, sinon dans sa relation avec Dieu, du moins dans sa relation avec le peuple.
Mais, pour l’histoire de Bileam, nous autres lecteurs bénéficions d’une perspective privilégiée par rapport à celles des protagonistes. Car nous savons – ce que le peuple ignorait à l’époque – ce qui s’était passé auparavant entre Dieu, Bileam et Balak. Aucun Hébreu n’était présent lors des événements relatés dans les chapitres précédents. Ils ne pouvaient pas connaître le danger qui les guettait d’être maudits par l’un des virtuoses spirituels de l’époque. Ils ne pouvaient pas savoir que Dieu Lui-même était intervenu pour transformer les malédictions en bénédictions.
L’Oxford English Dictionary définit l’ironie tragique comme une « technique littéraire, utilisée à l’origine dans la tragédie grecque, par laquelle la signification pleine et entière des propos ou des actes d’un personnage est évidente pour le public ou le lecteur, mais inconnue du personnage. » L’ironie tragique est rare dans la Bible hébraïque. On peut presque affirmer qu’elle est étrangère à l’esprit du judaïsme, dont le principe fondamental est l’espoir. Pourtant le chapitre XXV des Nombres constitue précisément une étude de l’ironie tragique. Ignorant qu’ils viennent d’échapper à un grave danger, les Hébreux tombent dans un piège simple et évident. Après avoir évité de peu la catastrophe, ils tombèrent dans le piège. Les lecteurs d’aujourd’hui le comprennent encore mieux que les Hébreux de l’époque.
La Torah est un livre subtil et, dans l’histoire de Bileam, elle recourt à l’une des techniques les plus élaborées. Ce n’est que plusieurs chapitres plus loin (Nbres XXXI, 16), pendant la guerre menée par les Hébreux contre les Midianites, que nous découvrons que tout l’épisode de la débauche sexuelle et du détournement spirituel à Chittim avait été conçu et fomenté par Bileam en personne.
Lorsque la Torah tait un élément essentiel à la compréhension d’un passage pour ne le révéler que plus tard, c’est pour nous contraindre à réaliser que les événements ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être à première vue. Dans ce cas, certains aspects troublants de l’histoire de Bileam deviennent clairs. Nous comprenons aujourd’hui pourquoi Dieu était en colère de voir Bileam faire cause commune avec les Moabites et les Midianites bien qu’Il l’ait autorisé à agir ainsi. De toute évidence, Dieu décela dans l’esprit de Bileam une malveillance persistante à l’égard d’Israël, ce qui se traduisit ultérieurement par son projet : amener les Hébreux à succomber aux séductions des femmes.
On comprend également l’ambiguïté de certaines bénédictions, notam- ment la célèbre expression : « ce peuple, il vit solitaire [levadad], il ne se confon- dra point avec les nations. » (Nbres XXIII, 9) Plusieurs siècles plus tard, le livre des Lamentations utilisa la même expression pour décrire non pas la spécificité d’Israël, mais son isolement : « Comme elle est assise solitaire [vadad], la cité naguère si populeuse ! » (Lam. I, 1) Les sages vont jusqu’à dire qu’à une excep- tion près, toutes les bénédictions prononcées par Bileam se transformèrent par la suite en malédictions (Sanhédrin 105 b).
Cacher l’information sur Bileam a cependant pour effet d’attirer l’atten- tion sur les Hébreux. Ce sont eux qui fautèrent. Si le nom de Bileam avait été mentionné d’emblée, notre attention se serait portée sur lui. Le récit aurait concerné sa malveillance, sa fourberie, sa façon de défier les projets divins. Ce n’est pas ce que veut la Torah. Elle entend que toute notre attention porte sans relâche sur les Hébreux.
Le message de l’histoire de Bileam dans son ensemble est celui-ci : Dieu sauve Israël de ses ennemis, mais Dieu ne peut pas sauver Israël de lui-même. Pour être défendu par le Saint béni soit-Il, Israël doit être saint, ce qui inclut – comme le souligne le Lévitique dans les chapitres XVIII et XXI – une stricte éthique sexuelle. En perdant cela, la nation perd tout. Si les Hébreux se comportent comme les Cananéens, ils subiront le sort des Cananéens. Si, en revanche, ils connaissent la valeur du mariage, honorent et sanctifient la fidélité entre mari et femme, ainsi que la tendre affection entre parents et enfants, Israël sera alors béni même par ses ennemis. Mais s’il démérite, il ne peut s’attendre à aucune indulgence particulière de la part de Dieu. Au contraire, comme le dit
Amos : « C’est vous seuls que J’ai distingués entre toutes les familles de la terre, c’est pourquoi Je vous demande compte de toutes vos fautes. » (Amos III, 2) La loyauté commence par nos relations les plus intimes, s’étend hors de la nation et s’élève jusqu’à Dieu. L’infidélité dont les Hébreux ont fait preuve à Chittim, ne peut se terminer que par un désastre.
Le livre des Nombres tout entier offre un contraste entre ordre et chaos, loi et récit, fidélité de Dieu et infidélité du peuple, bénédictions émanant de la bouche d’un ennemi et malédictions que le peuple amène sur lui-même. C’est de l’histoire, mais pas au sens habituel du terme. Les Nombres sont moins une chronique de ce qui s’est produit au cours de quarante ans qu’un guide d’apprentissage pour trouver ou perdre la direction dans le désert du temps.
La leçon perdure. Dieu peut nous sauver de nos ennemis, mais nous seuls pouvons nous sauver de nous-mêmes.
Ironie tragique
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L'histoire de Balak et de Bileam prend fin sur un épisode à la fois inattendu et destructeur. Rappelons que les Moabites et les Midianites étaient terrifiés à l’approche des Hébreux. Balak, le roi moabite s’adressa aux Midianites et leur demanda de faire appel à Bileam pour qu’il maudisse les Hébreux. Si, comme ils le craignaient, les Hébreux tiraient leur force d’une puissance surnaturelle, il était logique de les contrer en leur opposant une autre force surnaturelle. Le plan échoua de façon spectaculaire. Au lieu de maudire les Hébreux, Bileam les bénit. Le chapitre XXIV se termine par les mots : « Alors Bileam se leva et reprit le chemin de son pays ; et Balak aussi se remit en route. » (Nbres XXIV, 25)
L’histoire aurait dû se terminer ainsi. Ce ne fut pas le cas. Selon les versets suivants :
Rien ne pouvait être plus grave. Pour la première fois, les Hébreux commettent la faute majeure de l’idolâtrie. La plupart des commentateurs ne considèrent pas le veau d’or comme une idole. Il était destiné à être un substitut de Moïse, vecteur de la réception des messages divins, plutôt qu’un objet de culte. Mais l’idolâtrie qui se déchaîna à Chittim était bien réelle. Pour la première fois, les Hébreux se prosternaient devant Baal, le dieu cananéen. C’était une trahison de tout ce qu’ils étaient censés représenter.
Qui plus est, c’était la première fois que les Hébreux fautaient gratuite- ment, pour ainsi dire, sans raison. Auparavant, ils avaient été poussés par la peur, la faim, la soif ou la déception. Aucun de ces facteurs n’intervint dans le cas des femmes moabites. Ils voulaient purement et simplement satisfaire leurs désirs, cédant inconsidérément à la tentation. L’acte idolâtre lui-même fut effectué non pas dans un quelconque esprit de rébellion, mais presque après coup : d’abord le sexe, puis la nourriture, ensuite le culte païen. Si on se livre au premier, pourquoi pas au deuxième et au troisième ? La désinvolture de leur attitude dans cet épisode constitue un véritable défi à la raison.
Il y avait pire : C’était la première occasion qu’ils avaient d’établir un véritable contact avec les peuples qui seraient leurs voisins. Ils n’étaient plus dans le désert, loin des villes et de la civilisation. Ils approchaient de la terre sainte. Qu’ils aient pu chuter si rapidement était un signe inquiétant du peu qu’ils avaient appris sur la nature de leur mission en tant que peuple exemplaire.
Pire encore : Les fauteurs n’étaient pas les suspects habituels, les esclaves sortis d’Égypte. Une génération avait passé. Aaron et Myriam étaient morts, tout comme la plupart de leurs contemporains. Les Hébreux étaient presque arrivés à destination. C’était une nouvelle génération sur laquelle reposaient tous les espoirs de l’avenir. Or, eux aussi trébuchaient au premier obstacle, échouaient à la première épreuve.
Plus grave encore, la première faute fut d’ordre sexuel. Pour en comprendre la signification, rappelons le livre de la Genèse. On se serait attendu à y trouver soit une affirmation du monothéisme, soit une critique de l’idolâtrie. Or, on n’y trouve ni l’un ni l’autre. Il s’agit d’une critique des mœurs sexuelles de la culture environnante. Abraham et Isaac craignaient d’être assassinés si la beauté de leurs femmes suscitait la convoitise. Les habitants de Sodome encerclèrent la maison de Loth dans l’intention de commettre un viol homosexuel. Shekhem viola et enleva Dina, la fille de Jacob. La femme de Putiphar tenta de séduire Joseph et, ayant échoué, le fit jeter en prison sous de fausses accusations de viol.
Le message sous-jacent est fondamental. Ce qui est condamné dans l’ido- lâtrie, c’est qu’elle constitue un culte du pouvoir – et chez l’homme, le culte du pouvoir se traduit par une quête effrénée de satisfactions des désirs sexuels. Pour paraphraser Thucydide, le fort fait tout ce qu’il veut, et le faible subit comme il se doit. Pour Israël, sombrer dans la même faute à la première occasion ne présage rien de bon pour l’avenir. La bénédiction de Bileam « Qu’elles sont belles tes tentes, ô Jacob ! Tes demeures, ô Israël ! » (Nbres XXIV, 5) en devient absurde si, comme le pensaient les rabbins, elle se référait à la pudeur de la vie familiale d’Israël (Rashi sur Nbres XXIV, 5). Nous nous préparons ainsi à la colère divine, et elle frappe immanquablement.
Ce châtiment sévère et douloureux était destiné à restaurer l’ordre dans le camp. Mais il n’y parvint pas non plus. L’un des chefs, Zimri de la tribu de Shimon, amena une femme midianite au milieu du camp et cohabita avec elle sous les yeux du peuple, faute aussi impudente que celle de Datan et Aviram se joignant à la révolte de Kora’h. Seuls le zèle et la résolution de Pin’has – les tuant tous les deux en plein acte sexuel – sauvèrent la situation.
Où donc était Moïse ? Les rabbins ont certainement raison de suggérer que ce fut son passé qui le rendit impuissant, car il avait lui-même épousé une femme midianite, la fille de l’un de leurs prêtres (Sanhedrin 82 a). Toute tenta- tive de la part de Moïse d’agir comme Pin’has l’aurait exposé à l’accusation d’hypocrisie, et aurait aggravé la situation.
Ceci dit, on ne peut s’empêcher de penser que Moïse avait atteint la fin de son parcours de dirigeant. Il était âgé. Il appartenait à la génération précé- dente qui s’était avérée incapable de relever le défi d’entrer dans le pays. Les défis antérieurs – l’épisode des cailles, les explorateurs, la révolte de Kora’h et finalement le moment où il frappa le rocher – avaient miné sa vigueur. C’était vrai sinon spirituellement, du moins émotionnellement, sinon dans sa relation avec Dieu, du moins dans sa relation avec le peuple.
Mais, pour l’histoire de Bileam, nous autres lecteurs bénéficions d’une perspective privilégiée par rapport à celles des protagonistes. Car nous savons – ce que le peuple ignorait à l’époque – ce qui s’était passé auparavant entre Dieu, Bileam et Balak. Aucun Hébreu n’était présent lors des événements relatés dans les chapitres précédents. Ils ne pouvaient pas connaître le danger qui les guettait d’être maudits par l’un des virtuoses spirituels de l’époque. Ils ne pouvaient pas savoir que Dieu Lui-même était intervenu pour transformer les malédictions en bénédictions.
L’Oxford English Dictionary définit l’ironie tragique comme une « technique littéraire, utilisée à l’origine dans la tragédie grecque, par laquelle la signification pleine et entière des propos ou des actes d’un personnage est évidente pour le public ou le lecteur, mais inconnue du personnage. » L’ironie tragique est rare dans la Bible hébraïque. On peut presque affirmer qu’elle est étrangère à l’esprit du judaïsme, dont le principe fondamental est l’espoir. Pourtant le chapitre XXV des Nombres constitue précisément une étude de l’ironie tragique. Ignorant qu’ils viennent d’échapper à un grave danger, les Hébreux tombent dans un piège simple et évident. Après avoir évité de peu la catastrophe, ils tombèrent dans le piège. Les lecteurs d’aujourd’hui le comprennent encore mieux que les Hébreux de l’époque.
La Torah est un livre subtil et, dans l’histoire de Bileam, elle recourt à l’une des techniques les plus élaborées. Ce n’est que plusieurs chapitres plus loin (Nbres XXXI, 16), pendant la guerre menée par les Hébreux contre les Midianites, que nous découvrons que tout l’épisode de la débauche sexuelle et du détournement spirituel à Chittim avait été conçu et fomenté par Bileam en personne.
Lorsque la Torah tait un élément essentiel à la compréhension d’un passage pour ne le révéler que plus tard, c’est pour nous contraindre à réaliser que les événements ne sont pas toujours ce qu’ils semblent être à première vue. Dans ce cas, certains aspects troublants de l’histoire de Bileam deviennent clairs. Nous comprenons aujourd’hui pourquoi Dieu était en colère de voir Bileam faire cause commune avec les Moabites et les Midianites bien qu’Il l’ait autorisé à agir ainsi. De toute évidence, Dieu décela dans l’esprit de Bileam une malveillance persistante à l’égard d’Israël, ce qui se traduisit ultérieurement par son projet : amener les Hébreux à succomber aux séductions des femmes.
On comprend également l’ambiguïté de certaines bénédictions, notam- ment la célèbre expression : « ce peuple, il vit solitaire [levadad], il ne se confon- dra point avec les nations. » (Nbres XXIII, 9) Plusieurs siècles plus tard, le livre des Lamentations utilisa la même expression pour décrire non pas la spécificité d’Israël, mais son isolement : « Comme elle est assise solitaire [vadad], la cité naguère si populeuse ! » (Lam. I, 1) Les sages vont jusqu’à dire qu’à une excep- tion près, toutes les bénédictions prononcées par Bileam se transformèrent par la suite en malédictions (Sanhédrin 105 b).
Cacher l’information sur Bileam a cependant pour effet d’attirer l’atten- tion sur les Hébreux. Ce sont eux qui fautèrent. Si le nom de Bileam avait été mentionné d’emblée, notre attention se serait portée sur lui. Le récit aurait concerné sa malveillance, sa fourberie, sa façon de défier les projets divins. Ce n’est pas ce que veut la Torah. Elle entend que toute notre attention porte sans relâche sur les Hébreux.
Le message de l’histoire de Bileam dans son ensemble est celui-ci : Dieu sauve Israël de ses ennemis, mais Dieu ne peut pas sauver Israël de lui-même. Pour être défendu par le Saint béni soit-Il, Israël doit être saint, ce qui inclut – comme le souligne le Lévitique dans les chapitres XVIII et XXI – une stricte éthique sexuelle. En perdant cela, la nation perd tout. Si les Hébreux se comportent comme les Cananéens, ils subiront le sort des Cananéens. Si, en revanche, ils connaissent la valeur du mariage, honorent et sanctifient la fidélité entre mari et femme, ainsi que la tendre affection entre parents et enfants, Israël sera alors béni même par ses ennemis. Mais s’il démérite, il ne peut s’attendre à aucune indulgence particulière de la part de Dieu. Au contraire, comme le dit
Amos : « C’est vous seuls que J’ai distingués entre toutes les familles de la terre, c’est pourquoi Je vous demande compte de toutes vos fautes. » (Amos III, 2) La loyauté commence par nos relations les plus intimes, s’étend hors de la nation et s’élève jusqu’à Dieu. L’infidélité dont les Hébreux ont fait preuve à Chittim, ne peut se terminer que par un désastre.
Le livre des Nombres tout entier offre un contraste entre ordre et chaos, loi et récit, fidélité de Dieu et infidélité du peuple, bénédictions émanant de la bouche d’un ennemi et malédictions que le peuple amène sur lui-même. C’est de l’histoire, mais pas au sens habituel du terme. Les Nombres sont moins une chronique de ce qui s’est produit au cours de quarante ans qu’un guide d’apprentissage pour trouver ou perdre la direction dans le désert du temps.
La leçon perdure. Dieu peut nous sauver de nos ennemis, mais nous seuls pouvons nous sauver de nous-mêmes.
Maurice was a visionary philanthropist. Vivienne was a woman of the deepest humility.
Together, they were a unique partnership of dedication and grace, for whom living was giving.
Un royaume de prêtres
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