C’est, à mon avis, l’un des moments les plus révélateurs de la vie de Moïse. Pour le comprendre, rappelons le contexte. Les Hébreux exigent qu’il leur procure de la viande. « Qui nous donnera de la viande à manger ! Il nous souvient du poisson que nous mangions pour rien en Égypte, des concombres et des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail. Mais maintenant nous sommes exténués, nous manquons de tout : point d’autre perspective que la manne ! » (Bamidbar XI, 5-6) Ce n’est pas tant leur désir de viande qui afflige Moïse que leur prétendue nostalgie, leur ingratitude, leur inaptitude à mûrir. Dans sa prière, il réclame la mort :
Pourquoi as-Tu rendu Ton serviteur malheureux ? Pourquoi n’ai-je pas trouvé grâce à Tes yeux, et m’as-Tu imposé le fardeau de tout ce peuple ? Est-ce donc moi qui ai conçu tout ce peuple, moi qui l’ai enfanté, pour que Tu me dises : Porte-le dans ton sein, comme le nourricier porte le nourrisson, jusqu’au pays que Tu as promis par serment à ses pères ?... Je ne puis, moi seul, porter tout ce peuple : c’est un faix trop pesant pour moi. Si Tu me destines un tel sort, ah ! Je Te prie, fais-moi plutôt mourir, si j’ai trouvé grâce à Tes yeux ! Et que je n’aie plus cette misère en perspective !
Bamidbar XI, 11-15
La crise passe. Mais alors se présente un nouveau défi. Myriam et Aaron commencent à médire de Moïse, à cause de son épouse koushite. « Est-ce que l’Éternel n’a parlé qu’à Moïse, uniquement ? demandent-ils. Ne nous a-t-il pas parlé, à nous aussi ? » L’Éternel les entendit.
La nature de leur plainte ne nous occupera pas. Ce qui confère à cet épisode son intensité, ce n’est pas ce qui est dit, mais qui l’a dit. Ce n’est pas « le peuple », encore moins « la tourbe nombreuse ». C’est le propre frère, c’est la propre sœur de Moïse, la sœur qui a veillé sur lui lorsque, nourrisson, il descendait le Nil dans un panier de roseaux, le frère qui était son fidèle compagnon dans ses rencontres les plus risquées. Être critiqué par la foule ou par ses opposants est une chose. Être attaqué par ceux qui vous sont le plus proche en est une autre, extrêmement déconcertante.
Que répond Moïse ? Rien. Le texte est explicite sur ce point pour une raison précise. L’absence de réponse est généralement due à l’ignorance. Ou à l’indifférence. La Torah souhaite nous faire savoir que ce n’est ni l’un ni l’autre. L’équanimité de Moïse provient fondamentalement de son caractère :
Or, cet homme, Moïse, était fort humble, plus qu’aucun homme qui fût sur la terre.
Bamidbar XII, 3
Ce n’est pas Moïse qui réagit, mais Dieu qui répond en son nom. La phrase est singulière, autant par le sentiment qu’elle exprime que par sa place dans le récit. Moïse humble ? L’homme qui prononça des paroles enflammées, qui ne fléchit pas devant Pharaon, qui fit sortir tout un peuple de la servitude, qui ne craignit pas d’argumenter avec Dieu Lui-même, l’homme qui brisa les tables de la Loi après avoir vu le veau d’or ! Était-ce là un homme humble ?
Et quelle est la place de cette phrase dans le récit concernant Myriam et Aaron ? Elle semble interrompre la fluidité narrative. Le verset 2 précise que Dieu entendit leurs remarques. Le verset 4 ajoute qu’Il répondit. Moïse, à ce stade, ne participe pas du tout à la conversation. Le verset 3 rompt la continuité et c’est d’ailleurs pour cette raison que certaines traductions en anglais l’écrivent entre parenthèses.
Par ailleurs, pourquoi Moïse est-il si calme devant cette apparente trahison des êtres qui lui sont le plus proche, alors que dans le chapitre précédent il s’était montré si perturbé parce que le peuple réclamait de la viande – problème qu’il avait déjà affronté et surmonté auparavant ?
Les questions se répondent les unes aux autres. Le défi posé par le peuple était dirigé contre Dieu – ou le sort ou les circonstances – pas contre lui. D’où son inquiétude. Le défi posé par Myriam et Aaron était dirigé contre lui, personnellement. D’où sa sérénité. Moïse ne se souciait pas de lui-même. Sinon, il n’aurait pas survécu une journée en tant que dirigeant de ce peuple inconstant et rebelle. Il se souciait de la cause, de Dieu, de la liberté et de la responsabilité. C’est ce qui le rendait humble. L’humilité n’est pas ce que l’on pense parfois : une piètre estime de soi. Cela, c’est une fausse humilité, factice. La véritable humilité est détachement de soi. Une personne anav (mot biblique utilisé dans ce chapitre) ne pense jamais à elle, parce qu’elle a des préoccupations bien plus importantes. J’ai entendu un jour quelqu’un dire d’un dirigeant religieux : « Il prend Dieu si au sérieux qu’il n’a pas besoin de se prendre lui-même au sérieux. » Telle est l’humilité biblique.
Moïse se souciait des autres. Une fois seulement – en apprenant qu’il n’entrerait pas dans le pays, après quarante ans passés à guider son peuple – il pria pour lui-même. Et encore, ne pensait-il pas à lui, mais au pays. En réalité, il ne pensait pas au pays, mais plutôt à être témoin de l’accomplissement de la promesse divine. Humilité n’est pas rabaissement de soi. Ce n’est rien de ce qui a trait à l’égo. C’est la capacité de demeurer en silence, dans l’émerveillement de l’altérité – le Tu de Dieu, la singularité des autres, la majesté de la création, la beauté du monde, la puissance des grandes idées, l’appel des idéaux nobles. L’humilité est le silence de « soi » en présence de ce qui est plus grand que soi. Comme les valeurs changent ! L’humilité est la vertu délaissée de notre époque. Charles Dickens décria ce trait de caractère dans son portrait d’Uriah Heep, personnage mielleux qui ne cessait de dire : « je suis le plus humble des hommes. » Le déclin de cette vertu, cependant, survint un siècle plus tard avec l’anonymat menaçant de la culture de masse, conjugué à la disparition des quartiers et des communautés.
Une communauté est un espace où se nouent des amitiés. La société urbaine est un paysage d’étrangers. Or, les êtres humains ont l’irrépressible désir d’être reconnus. Une culture a alors pris forme à partir des différentes façons de « communiquer » avec des gens que nous ne connaissons pas, mais dans l’espoir qu’ils nous remarqueront. Les croyances ont cessé d’être exprimées dans la prière pour s’afficher en slogans sur des teeshirts. Toute une gamme de moyens s’est développée pour souligner l’individualité, depuis les plaques d’immatriculation personnalisées à l’habillement ostentatoire, aux étiquettes de marques portées à l’extérieur et non à l’intérieur. On peut retracer toute une transformation culturelle dans le passage de la renommée à la célébrité, de la célébrité à la notoriété, à la célébrité pour la célébrité. Le credo de notre époque est : « Exhibe ce que tu as. » L’humilité, être humble, n’a pas la moindre chance. C’est dommage. L’humilité – la vraie – est l’une des vertus les plus rayonnantes et les plus épanouissantes. Elle ne signifie pas qu’on se mésestime. Elle signifie qu’on apprécie les autres. Elle indique une ouverture à la grandeur de la vie et à la volonté d’être surpris, enrichi par la bonté partout où elle se manifeste.
J’ai appris le sens de l’humilité de mon père, aujourd’hui décédé. Il était arrivé en Angleterre à l’âge de cinq ans, fuyant les persécutions en Pologne. Sa famille était pauvre et il dut quitter l’école à l’âge de quatorze ans pour subvenir aux besoins des siens. Son éducation, c’était en grande partie à lui-même qu’il la devait. Pourtant, il aimait l’excellence dans quelque domaine et sous quelque forme que ce soit. Il était passionné de musique classique et de peinture, et ses goûts littéraires étaient irréprochables, bien meilleurs que les miens.
C’était un passionné. Il avait – c’était ce que j’aimais tant chez lui – la capacité d’admirer. C’est là l’essentiel de l’humilité, de la modestie : la capacité à s’ouvrir à quelque chose de plus grand que soi. La fausse modestie, c’est de prétendre qu’on est petit. La véritable humilité, c’est la conscience de se tenir en présence de la grandeur, et c’est pourquoi elle est la vertu des prophètes, ceux qui ressentent plus vivement la proximité de Dieu. Quand j’étais plus jeune, en proie à d’innombrables questions sur la foi, je me suis rendu aux États-Unis attiré par la renommée d’éminents rabbins. J’en rencontrai plusieurs, mais j’eus aussi le privilège de m’entretenir avec le plus grand dirigeant juif de ma génération, le regretté Loubavitcher Rebbe, Rabbi Menahem Mendel Schneersohn. Héritier du leadership d’une dynastie d’un groupe relativement restreint de mystiques juifs, il avait fui l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale pour s’installer à New York où il avait réussi à transformer ce qui restait de ses fidèles en un mouvement d’envergure internationale. Partout où je voyageais, j’entendais des récits de son extraordinaire leadership, dont bon nombre s’apparentaient à des miracles. Il était, m’avait-on dit, l’un des plus grands dirigeants charismatiques de notre époque. Je résolus de le rencontrer.
Je fus complètement déconcerté. Il n’avait rien de charismatique au sens habituel du terme. Calme, effacé, discret, on l’aurait à peine remarqué sans la déférence que lui témoignaient ses disciples. Cette rencontre, cependant, changea ma vie. C’était un personnage de renommée mondiale. J’étais un élève anonyme habitant à plus de cinq mille kilomètres. Pourtant, en sa présence, je semblais être la personne la plus importante du monde.
Il m’interrogea sur ma vie, écouta attentivement. Il m’encouragea à devenir un dirigeant, ce que je n’avais jamais envisagé auparavant. Rapidement, il devint évident qu’il croyait en moi plus que je ne croyais en moi. En quittant la pièce, j’eus le sentiment qu’elle avait été remplie de ma présence et de son absence. C’est précisément ce qu’est l’écoute, considérée comme un acte religieux. Je compris alors que la grandeur se mesure par ce que nous effaçons en nous. Il n’y avait pas de hauteur dans son attitude, ni fausse modestie. Il était serein, digne, majestueux ; un homme d’une humilité transcendante qui vous enveloppait dans son étreinte et vous enseignait à regarder vers le haut.
Le leadership, comme le sait toute personne qui l’a pratiqué, est un art difficile. Des erreurs qui peuvent être pardonnées chez tout un chacun, ne peuvent l’être chez un dirigeant. Même un dirigeant qui a raison – surtout s’il a raison – sera critiqué. Si cette personne est responsable, il (ou elle) pensera à l’avenir, ce qui signifie perturber le présent, et toute perturbation du présent suscite la colère, voire un sentiment de trahison. Un dirigeant lance un défi aux gens, et nous n’aimons pas être mis au défi. Il pose des questions embarrassantes, celles qu’on préfèrerait éviter.
Un dirigeant – en fait quiconque suit les traces des prophètes – se retrouve pris dans l’impossible tension entre les exigences divines et les vœux du peuple. La Torah nous laisse une image indélébile – Jacob luttant avec l’ange uniquement pour s’entendre dire que son nom sera dorénavant Israël, « celui qui lutte avec Dieu et avec les hommes, et qui l’emporte. » Il n’est guère étonnant que quatre dirigeants de la Bible – Moïse, Élie, Jonas et Jérémie – implorèrent la mort plutôt que de continuer. Il n’est guère étonnant non plus que ceux qui ont le plus mis leurs contemporains au défi – Abraham Lincoln, Gandhi, John F. Kennedy, Martin Luther King, Anouar Sadate et Yitzhak Rabin – furent assassinés. Comment les dirigeants survivent-ils ? Certains par ruse et habileté ; d’autres par la répression impitoyable des opposants ; d’autres encore par une croyance inébranlable en eux-mêmes. Aucun de ces procédés ne s’applique aux véritables géants spirituels ; et nous ne devrions pas envisager de les prendre pour modèles. Les dirigeants authentiques survivent en ayant foi en leur cause, non en eux-mêmes. Ils ne font pas une affaire personnelle d’éventuelles attaques personnelles. Ils respectent le fait que leur message sera difficile, qu’ils demandent aux autres de changer, et que le changement est toujours douloureux.
De nombreux dirigeants bibliques ont eu le sentiment de n’être pas à la hauteur de la tâche. Écoutons trois des plus grands :
Moïse :
« Qui suis-je, pour aborder Pharaon et pour faire sortir les enfants d’Israël de l’Égypte ?... De grâce, Seigneur ! je ne suis habile à parler, ni depuis hier, ni depuis avant-hier, ni depuis que Tu parles à ton serviteur ; car j’ai la bouche pesante et la langue embarrassée… De grâce, Seigneur ! donne cette mission à quelque autre ! »
Ex. III, 11 ; IV, 10, 13
Isaïe :
« Et je me dis : Malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures, je demeure au milieu d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, l’Éternel Tout-Puissant ! »
Is. VI, 5
Jérémie :
« Et je m’écriai : Eh quoi ! Éternel, Dieu, je ne sais point parler, car je suis un enfant ! »
Jér. I, 6
Les hommes les plus éloquents de l’histoire furent ceux qui étaient le plus convaincus de leur inaptitude à la parole. Ce n’est pas que Moïse, Isaïe ou Jérémie manquaient de confiance en eux, d’estime de soi ou du sentiment de leur destinée personnelle. De telles considérations sont totalement hors sujet. C’est simplement que, plus que d’autres, ils connaissaient les difficultés de la tâche qui les attendait. Ils savaient à quel point il est pénible de faire prendre conscience aux hommes de la réalité telle qu’elle est, plutôt que telle qu’ils la souhaiteraient. Ils savaient à quel point il est difficile de faire changer les gens. Précisément parce qu’ils pensaient à leur mission, et non à eux-mêmes, ils déclarèrent n’être pas à la hauteur, et c’est précisément ce qui les rendait les plus qualifiés pour cette tâche. Moïse était donc « un homme fort humble, plus qu’aucun homme sur la terre. » (Bamidbar, XII, 3)
L’humilité est donc plus qu’une vertu : c’est une forme de perception, un langage dans lequel le « Je » est silencieux afin de pouvoir entendre le « Tu », l’appel tacite sous-jacent aux propos des hommes, le murmure divin présent dans tout ce qui se meut, la voix de l’autre qui m’appelle à le libérer de sa solitude avec une touche d’amour. L’humilité est ce qui nous ouvre au monde. Elle n’est pas aussi rare qu’on le pense. À maintes reprises, en dirigeant des obsèques ou en rendant visite à des personnes en deuil, j’ai découvert que le défunt avait mené une vie de générosité et de bonté souvent méconnue, même de ses proches. J’en ai conclu – et je ne le comprenais pas véritablement avant d’avoir accédé à ces sphères privées – que l’immense majorité des actes empreints de sainteté ou de générosité sont accomplis en toute discrétion, sans désir de reconnaissance publique. C’est cela l’humilité, et c’est une glorieuse révélation de l’esprit humain.
La véritable vertu n’a jamais besoin de publicité. Par conséquent, le marketing agressif d’aujourd’hui flattant la personnalité n’en est que plus déplorable. Il traduit une solitude, la solitude profonde et endémique d’un monde privé de relations de fidélité et de confiance. Il témoigne en dernier ressort d’une perte de foi – une perte de cette connaissance si précieuse pour les générations antérieures qui savaient qu’au-delà des aspects visibles de ce monde se trouve une Présence qui nous connaît, nous aime et remarque nos actions. Forts de cette connaissance, de quoi d’autre pourrions-nous avoir besoin ?
Et qu’importe que l’humilité ne corresponde plus aux normes de notre époque ? La vérité est que la beauté morale, comme la musique, émeut toujours ceux qui peuvent percevoir les sons par-delà le bruit. Les vertus peuvent être passées de mode ; elles conserveront leur pertinence. Les choses qui accaparent l’attention perdent rapidement de leur intérêt, et c’est pourquoi notre capacité d’attention diminue d’année en année. L’humilité – aux antipodes des campagnes de « promotion du moi » – ne manque jamais de laisser une sensation de bien-être. On sait lorsqu’on a été en présence d’un être animé du souffle de la Présence divine. On se sent soutenu, grandi. Car on a rencontré quelqu’un qui, tout en ne se prenant pas le moins du monde au sérieux, a montré comment prendre avec le plus grand sérieux tout ce qui n’est pas le moi.
De l’humilité
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C’est, à mon avis, l’un des moments les plus révélateurs de la vie de Moïse. Pour le comprendre, rappelons le contexte. Les Hébreux exigent qu’il leur procure de la viande. « Qui nous donnera de la viande à manger ! Il nous souvient du poisson que nous mangions pour rien en Égypte, des concombres et des melons, des poireaux, des oignons et de l’ail. Mais maintenant nous sommes exténués, nous manquons de tout : point d’autre perspective que la manne ! » (Bamidbar XI, 5-6) Ce n’est pas tant leur désir de viande qui afflige Moïse que leur prétendue nostalgie, leur ingratitude, leur inaptitude à mûrir. Dans sa prière, il réclame la mort :
La crise passe. Mais alors se présente un nouveau défi. Myriam et Aaron commencent à médire de Moïse, à cause de son épouse koushite. « Est-ce que l’Éternel n’a parlé qu’à Moïse, uniquement ? demandent-ils. Ne nous a-t-il pas parlé, à nous aussi ? » L’Éternel les entendit.
La nature de leur plainte ne nous occupera pas. Ce qui confère à cet épisode son intensité, ce n’est pas ce qui est dit, mais qui l’a dit. Ce n’est pas « le peuple », encore moins « la tourbe nombreuse ». C’est le propre frère, c’est la propre sœur de Moïse, la sœur qui a veillé sur lui lorsque, nourrisson, il descendait le Nil dans un panier de roseaux, le frère qui était son fidèle compagnon dans ses rencontres les plus risquées. Être critiqué par la foule ou par ses opposants est une chose. Être attaqué par ceux qui vous sont le plus proche en est une autre, extrêmement déconcertante.
Que répond Moïse ? Rien. Le texte est explicite sur ce point pour une raison précise. L’absence de réponse est généralement due à l’ignorance. Ou à l’indifférence. La Torah souhaite nous faire savoir que ce n’est ni l’un ni l’autre. L’équanimité de Moïse provient fondamentalement de son caractère :
Ce n’est pas Moïse qui réagit, mais Dieu qui répond en son nom. La phrase est singulière, autant par le sentiment qu’elle exprime que par sa place dans le récit. Moïse humble ? L’homme qui prononça des paroles enflammées, qui ne fléchit pas devant Pharaon, qui fit sortir tout un peuple de la servitude, qui ne craignit pas d’argumenter avec Dieu Lui-même, l’homme qui brisa les tables de la Loi après avoir vu le veau d’or ! Était-ce là un homme humble ?
Et quelle est la place de cette phrase dans le récit concernant Myriam et Aaron ? Elle semble interrompre la fluidité narrative. Le verset 2 précise que Dieu entendit leurs remarques. Le verset 4 ajoute qu’Il répondit. Moïse, à ce stade, ne participe pas du tout à la conversation. Le verset 3 rompt la continuité et c’est d’ailleurs pour cette raison que certaines traductions en anglais l’écrivent entre parenthèses.
Par ailleurs, pourquoi Moïse est-il si calme devant cette apparente trahison des êtres qui lui sont le plus proche, alors que dans le chapitre précédent il s’était montré si perturbé parce que le peuple réclamait de la viande – problème qu’il avait déjà affronté et surmonté auparavant ?
Les questions se répondent les unes aux autres. Le défi posé par le peuple était dirigé contre Dieu – ou le sort ou les circonstances – pas contre lui. D’où son inquiétude. Le défi posé par Myriam et Aaron était dirigé contre lui, personnellement. D’où sa sérénité. Moïse ne se souciait pas de lui-même. Sinon, il n’aurait pas survécu une journée en tant que dirigeant de ce peuple inconstant et rebelle. Il se souciait de la cause, de Dieu, de la liberté et de la responsabilité. C’est ce qui le rendait humble. L’humilité n’est pas ce que l’on pense parfois : une piètre estime de soi. Cela, c’est une fausse humilité, factice. La véritable humilité est détachement de soi. Une personne anav (mot biblique utilisé dans ce chapitre) ne pense jamais à elle, parce qu’elle a des préoccupations bien plus importantes. J’ai entendu un jour quelqu’un dire d’un dirigeant religieux : « Il prend Dieu si au sérieux qu’il n’a pas besoin de se prendre lui-même au sérieux. » Telle est l’humilité biblique.
Moïse se souciait des autres. Une fois seulement – en apprenant qu’il n’entrerait pas dans le pays, après quarante ans passés à guider son peuple – il pria pour lui-même. Et encore, ne pensait-il pas à lui, mais au pays. En réalité, il ne pensait pas au pays, mais plutôt à être témoin de l’accomplissement de la promesse divine. Humilité n’est pas rabaissement de soi. Ce n’est rien de ce qui a trait à l’égo. C’est la capacité de demeurer en silence, dans l’émerveillement de l’altérité – le Tu de Dieu, la singularité des autres, la majesté de la création, la beauté du monde, la puissance des grandes idées, l’appel des idéaux nobles. L’humilité est le silence de « soi » en présence de ce qui est plus grand que soi. Comme les valeurs changent ! L’humilité est la vertu délaissée de notre époque. Charles Dickens décria ce trait de caractère dans son portrait d’Uriah Heep, personnage mielleux qui ne cessait de dire : « je suis le plus humble des hommes. » Le déclin de cette vertu, cependant, survint un siècle plus tard avec l’anonymat menaçant de la culture de masse, conjugué à la disparition des quartiers et des communautés.
Une communauté est un espace où se nouent des amitiés. La société urbaine est un paysage d’étrangers. Or, les êtres humains ont l’irrépressible désir d’être reconnus. Une culture a alors pris forme à partir des différentes façons de « communiquer » avec des gens que nous ne connaissons pas, mais dans l’espoir qu’ils nous remarqueront. Les croyances ont cessé d’être exprimées dans la prière pour s’afficher en slogans sur des teeshirts. Toute une gamme de moyens s’est développée pour souligner l’individualité, depuis les plaques d’immatriculation personnalisées à l’habillement ostentatoire, aux étiquettes de marques portées à l’extérieur et non à l’intérieur. On peut retracer toute une transformation culturelle dans le passage de la renommée à la célébrité, de la célébrité à la notoriété, à la célébrité pour la célébrité. Le credo de notre époque est : « Exhibe ce que tu as. » L’humilité, être humble, n’a pas la moindre chance. C’est dommage. L’humilité – la vraie – est l’une des vertus les plus rayonnantes et les plus épanouissantes. Elle ne signifie pas qu’on se mésestime. Elle signifie qu’on apprécie les autres. Elle indique une ouverture à la grandeur de la vie et à la volonté d’être surpris, enrichi par la bonté partout où elle se manifeste.
J’ai appris le sens de l’humilité de mon père, aujourd’hui décédé. Il était arrivé en Angleterre à l’âge de cinq ans, fuyant les persécutions en Pologne. Sa famille était pauvre et il dut quitter l’école à l’âge de quatorze ans pour subvenir aux besoins des siens. Son éducation, c’était en grande partie à lui-même qu’il la devait. Pourtant, il aimait l’excellence dans quelque domaine et sous quelque forme que ce soit. Il était passionné de musique classique et de peinture, et ses goûts littéraires étaient irréprochables, bien meilleurs que les miens.
C’était un passionné. Il avait – c’était ce que j’aimais tant chez lui – la capacité d’admirer. C’est là l’essentiel de l’humilité, de la modestie : la capacité à s’ouvrir à quelque chose de plus grand que soi. La fausse modestie, c’est de prétendre qu’on est petit. La véritable humilité, c’est la conscience de se tenir en présence de la grandeur, et c’est pourquoi elle est la vertu des prophètes, ceux qui ressentent plus vivement la proximité de Dieu. Quand j’étais plus jeune, en proie à d’innombrables questions sur la foi, je me suis rendu aux États-Unis attiré par la renommée d’éminents rabbins. J’en rencontrai plusieurs, mais j’eus aussi le privilège de m’entretenir avec le plus grand dirigeant juif de ma génération, le regretté Loubavitcher Rebbe, Rabbi Menahem Mendel Schneersohn. Héritier du leadership d’une dynastie d’un groupe relativement restreint de mystiques juifs, il avait fui l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale pour s’installer à New York où il avait réussi à transformer ce qui restait de ses fidèles en un mouvement d’envergure internationale. Partout où je voyageais, j’entendais des récits de son extraordinaire leadership, dont bon nombre s’apparentaient à des miracles. Il était, m’avait-on dit, l’un des plus grands dirigeants charismatiques de notre époque. Je résolus de le rencontrer.
Je fus complètement déconcerté. Il n’avait rien de charismatique au sens habituel du terme. Calme, effacé, discret, on l’aurait à peine remarqué sans la déférence que lui témoignaient ses disciples. Cette rencontre, cependant, changea ma vie. C’était un personnage de renommée mondiale. J’étais un élève anonyme habitant à plus de cinq mille kilomètres. Pourtant, en sa présence, je semblais être la personne la plus importante du monde.
Il m’interrogea sur ma vie, écouta attentivement. Il m’encouragea à devenir un dirigeant, ce que je n’avais jamais envisagé auparavant. Rapidement, il devint évident qu’il croyait en moi plus que je ne croyais en moi. En quittant la pièce, j’eus le sentiment qu’elle avait été remplie de ma présence et de son absence. C’est précisément ce qu’est l’écoute, considérée comme un acte religieux. Je compris alors que la grandeur se mesure par ce que nous effaçons en nous. Il n’y avait pas de hauteur dans son attitude, ni fausse modestie. Il était serein, digne, majestueux ; un homme d’une humilité transcendante qui vous enveloppait dans son étreinte et vous enseignait à regarder vers le haut.
Le leadership, comme le sait toute personne qui l’a pratiqué, est un art difficile. Des erreurs qui peuvent être pardonnées chez tout un chacun, ne peuvent l’être chez un dirigeant. Même un dirigeant qui a raison – surtout s’il a raison – sera critiqué. Si cette personne est responsable, il (ou elle) pensera à l’avenir, ce qui signifie perturber le présent, et toute perturbation du présent suscite la colère, voire un sentiment de trahison. Un dirigeant lance un défi aux gens, et nous n’aimons pas être mis au défi. Il pose des questions embarrassantes, celles qu’on préfèrerait éviter.
Un dirigeant – en fait quiconque suit les traces des prophètes – se retrouve pris dans l’impossible tension entre les exigences divines et les vœux du peuple. La Torah nous laisse une image indélébile – Jacob luttant avec l’ange uniquement pour s’entendre dire que son nom sera dorénavant Israël, « celui qui lutte avec Dieu et avec les hommes, et qui l’emporte. » Il n’est guère étonnant que quatre dirigeants de la Bible – Moïse, Élie, Jonas et Jérémie – implorèrent la mort plutôt que de continuer. Il n’est guère étonnant non plus que ceux qui ont le plus mis leurs contemporains au défi – Abraham Lincoln, Gandhi, John F. Kennedy, Martin Luther King, Anouar Sadate et Yitzhak Rabin – furent assassinés. Comment les dirigeants survivent-ils ? Certains par ruse et habileté ; d’autres par la répression impitoyable des opposants ; d’autres encore par une croyance inébranlable en eux-mêmes. Aucun de ces procédés ne s’applique aux véritables géants spirituels ; et nous ne devrions pas envisager de les prendre pour modèles. Les dirigeants authentiques survivent en ayant foi en leur cause, non en eux-mêmes. Ils ne font pas une affaire personnelle d’éventuelles attaques personnelles. Ils respectent le fait que leur message sera difficile, qu’ils demandent aux autres de changer, et que le changement est toujours douloureux.
De nombreux dirigeants bibliques ont eu le sentiment de n’être pas à la hauteur de la tâche. Écoutons trois des plus grands :
Moïse :
Isaïe :
Jérémie :
Les hommes les plus éloquents de l’histoire furent ceux qui étaient le plus convaincus de leur inaptitude à la parole. Ce n’est pas que Moïse, Isaïe ou Jérémie manquaient de confiance en eux, d’estime de soi ou du sentiment de leur destinée personnelle. De telles considérations sont totalement hors sujet. C’est simplement que, plus que d’autres, ils connaissaient les difficultés de la tâche qui les attendait. Ils savaient à quel point il est pénible de faire prendre conscience aux hommes de la réalité telle qu’elle est, plutôt que telle qu’ils la souhaiteraient. Ils savaient à quel point il est difficile de faire changer les gens. Précisément parce qu’ils pensaient à leur mission, et non à eux-mêmes, ils déclarèrent n’être pas à la hauteur, et c’est précisément ce qui les rendait les plus qualifiés pour cette tâche. Moïse était donc « un homme fort humble, plus qu’aucun homme sur la terre. » (Bamidbar, XII, 3)
L’humilité est donc plus qu’une vertu : c’est une forme de perception, un langage dans lequel le « Je » est silencieux afin de pouvoir entendre le « Tu », l’appel tacite sous-jacent aux propos des hommes, le murmure divin présent dans tout ce qui se meut, la voix de l’autre qui m’appelle à le libérer de sa solitude avec une touche d’amour. L’humilité est ce qui nous ouvre au monde. Elle n’est pas aussi rare qu’on le pense. À maintes reprises, en dirigeant des obsèques ou en rendant visite à des personnes en deuil, j’ai découvert que le défunt avait mené une vie de générosité et de bonté souvent méconnue, même de ses proches. J’en ai conclu – et je ne le comprenais pas véritablement avant d’avoir accédé à ces sphères privées – que l’immense majorité des actes empreints de sainteté ou de générosité sont accomplis en toute discrétion, sans désir de reconnaissance publique. C’est cela l’humilité, et c’est une glorieuse révélation de l’esprit humain.
La véritable vertu n’a jamais besoin de publicité. Par conséquent, le marketing agressif d’aujourd’hui flattant la personnalité n’en est que plus déplorable. Il traduit une solitude, la solitude profonde et endémique d’un monde privé de relations de fidélité et de confiance. Il témoigne en dernier ressort d’une perte de foi – une perte de cette connaissance si précieuse pour les générations antérieures qui savaient qu’au-delà des aspects visibles de ce monde se trouve une Présence qui nous connaît, nous aime et remarque nos actions. Forts de cette connaissance, de quoi d’autre pourrions-nous avoir besoin ?
Et qu’importe que l’humilité ne corresponde plus aux normes de notre époque ? La vérité est que la beauté morale, comme la musique, émeut toujours ceux qui peuvent percevoir les sons par-delà le bruit. Les vertus peuvent être passées de mode ; elles conserveront leur pertinence. Les choses qui accaparent l’attention perdent rapidement de leur intérêt, et c’est pourquoi notre capacité d’attention diminue d’année en année. L’humilité – aux antipodes des campagnes de « promotion du moi » – ne manque jamais de laisser une sensation de bien-être. On sait lorsqu’on a été en présence d’un être animé du souffle de la Présence divine. On se sent soutenu, grandi. Car on a rencontré quelqu’un qui, tout en ne se prenant pas le moins du monde au sérieux, a montré comment prendre avec le plus grand sérieux tout ce qui n’est pas le moi.
Maurice was a visionary philanthropist. Vivienne was a woman of the deepest humility.
Together, they were a unique partnership of dedication and grace, for whom living was giving.
Un royaume de prêtres
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