Sachant qu’il allait mourir, Moïse s’adresse à Dieu et lui demande de désigner un successeur :
Moïse parla à l’Éternel en ces termes : « Que l’Éternel, le Dieu des esprits de toute chair, institue un chef sur cette communauté, qui marche sans cesse à leur tête et qui dirige tous leurs mouvements, afin que la communauté de l’Éternel ne soit pas comme un troupeau sans pasteur. » (Nbres XXVII, 15-17)
C’est là faire preuve de prévoyance et d’altruisme. Rashi commente : « C’est pour rendre hommage aux justes ; au moment de quitter ce monde, ils mettent de côté leurs besoins personnels et se préoccupent de ceux de la communauté. » Les grands dirigeants ont une vision à long terme. Ils se préoccupent de succession et de continuité. Comme le fit Moïse.
Dieu dit à Moïse de nommer Josué, « un homme animé de l’esprit ».
Il lui donne des instructions précises sur la façon d’organiser sa succession.
« Fais approcher de toi Josué, fils de Noun, homme animé de mon esprit, et impose ta main sur lui. Tu le mettras en présence d’Éléazar le pontife et de toute la communauté, et lui donneras ses instructions devant eux. Tu lui communiqueras une partie de ton autorité, afin que toute l’assemblée des enfants d’Israël lui obéisse… C’est à sa voix qu’ils partiront, à sa voix qu’ils rentreront, lui-même aussi bien que tous les enfants d’Israël et toute la communauté. » (Nbres XXVII, 18-21)
Trois actions sont en jeu dans ce texte : 1. Moïse devait imposer sa main sur Josué,
2. le présenter debout à Éléazar le grand prêtre et à l’assemblée tout entière, et 3. lui donner « une partie de ton autorité [me-odekha] ». Que signifie ce processus en trois volets ? Que nous apprend-il de la nature du leadership dans le judaïsme ?
Un midrash surprenant décrit le premier et le dernier de ces gestes :
Et impose ta main sur lui – c’est comme allumer une bougie avec une autre. Donne-lui une part de ton autorité – c’est comme vider un récipient dans un autre. (Bamidbar Rabbah XXI, 15)
Ces mots énigmatiques recèlent une vérité fondamentale sur le leadership.
Dans L’esprit des lois (1748), Montesquieu, l’un des plus grands philosophes politiques des Lumières, expose sa théorie de la « séparation des pouvoirs » en trois domaines : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. À l’arrièreplan de sa théorie, se trouvait son inquiétude pour l’avenir de la liberté en cas de concentration du pouvoir entre les mains d’une autorité unique :
La liberté ne s’épanouit pas parce que les hommes ont des droits naturels ou parce qu’ils se révoltent en cas de provocations excessives de la part de leurs dirigeants. Elle s’épanouit grâce à la répartition et l’organisation des pouvoirs qui mettent en place des garde-fous légaux pour contrer toute tentative d’abus. [inspiré de Montesquieu]
La source de Montesquieu n’était pas la Bible – mais on trouve dans un verset d’Isaïe une idée étonnamment similaire :
Oui, l’Éternel est notre juge, l’Éternel est notre législateur, l’Éternel est notre roi, à Lui nous devons le salut. (Is. XXXIII, 22)
Cette répartition tripartite se retrouve aussi dans le Deutéronome (XVII, 18) dans le passage traitant des divers rôles dirigeants dans l’Israël biblique : le roi, le prêtre et le prophète. Les sages parlèrent par la suite des « trois couronnes » : celles de la Torah, de la prêtrise et de la royauté. Stuart Cohen, l’auteur du remarquable livre sur ce sujet, The Three Crowns (Les trois couronnes), souligne que « ce qui ressort des textes [bibliques], ce n’est pas la démocratie via le système politique, mais une notion distincte de partage du pouvoir aux plus hauts niveaux. Ni la Bible, ni les premiers écrits rabbiniques n’expriment la moindre sympathie pour un système de gouvernement dans lequel une seule instance détient un monopole de l’autorité politique. »
Le processus en trois étapes par lequel Josué fut intronisé portait sur les trois types de leadership. En particulier, la deuxième étape « Moïse fit comme l’Éternel lui avait prescrit : il prit Josué, le mit en présence du pontife Éléazar et de toute la communauté » était liée au fait que Moïse n’était pas prêtre. Son successeur devait être formellement reconnu par le représentant de la prêtrise, Éléazar le grand prêtre.
Pouvoir et influence sont souvent considérés comme identiques : ceux qui ont le pouvoir ont de l’influence et vice-versa. Ils sont en fait très différents. Si je disposais d’un pouvoir total, puis décidais de le partager avec neuf autres personnes, je n’aurais plus qu’un dixième du pouvoir. Si j’exerçais une certaine influence, puis la partageais avec neuf autres personnes, je n’en exercerais pas moins, au contraire. Au lieu d’une seule personne diffusant son influence, il y en aurait dix. Le pouvoir procède par division, l’influence par multiplication.
Moïse assumait les deux fonctions. Il était l’équivalent d’un roi. Il prenait les décisions cruciales concernant le peuple : comment il devait être organisé, l’itinéraire qu’il devait emprunter dans son périple, quand et contre qui il devait entrer en guerre. Mais il était également le plus grand des prophètes. Il disait la parole de Dieu.
Un roi exerce le pouvoir. Il règne. Il prend des décisions militaires, économiques et politiques. Ceux qui lui désobéissent encourent la peine de mort. Un prophète ne dispose d’aucun de ces pouvoirs. Il ne commande pas des bataillons. Il n’a pas les moyens d’imposer son point de vue. Mais il exerce une influence considérable. Aujourd’hui, nous nous rappelons tout juste les noms de la plupart des rois d’Israël et de Judah. Mais, par leur puissance, leur vision et leurs idéaux, les paroles des prophètes continuent à nous inspirer. Comme l’a dit Kierkegaard : Quand un roi meurt, son pouvoir s’achève ; quand un prophète meurt, son influence commence.
Moïse devait remettre les deux fonctions à Josué, son successeur : « Impose ta main sur lui » signifie : donne-lui tes fonctions de prophète, l’intermédiaire par lequel la parole divine est transmise au peuple. À ce jour, nous utilisons le même mot, semikha (imposer ses mains) pour décrire le processus d’intro- nisation des disciples d’un rabbin. « Donne-lui une partie de ton autorité [me-odekha] » concerne le second rôle. Il signifie : l’investir du pouvoir que tu détiens en tant que roi.
On comprend maintenant le midrash. L’influence est semblable à l’allumage d’une bougie avec une autre. Partager son influence avec quelqu’un n’implique pas qu’on en exerce moins ; on en exerce davantage. Lorsqu’on utilise la flamme d’une bougie pour en allumer une autre, la première n’en est pas diminuée. Il y a simplement davantage de lumière.
Transférer le pouvoir, en revanche, équivaut à vider un récipient dans un autre. Plus on cède du pouvoir, moins on en a. Le pouvoir de Moïse prit fin à sa mort. Son influence, elle, perdure jusqu’à ce jour.
Le judaïsme adopte une attitude ambivalente à l’égard du pouvoir. Celui-ci est nécessaire. Sans lui, pour reprendre l’expression de Rabbi ‘Hanina, adjoint du grand prêtre : « les hommes s’entredévoreraient vivants » (Avot III, 2). Mais le judaïsme reconnaît depuis longtemps que (pour citer Lord Acton), le pouvoir tend à corrompre, corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. L’influence – du prophète sur le peuple, du maître sur le disciple – est radicalement différente. Elle est un jeu à somme non nulle. Elle grandit et le maître et le disciple. Tous deux en sortent enrichis.
Moïse remit à Josué son pouvoir et son influence. Le premier était essentiel pour les tâches politiques et militaires à venir. Mais ce fut la seconde qui fit de Josué l’une des grandes figures de notre tradition. L’influence perdure, bien au-delà du pouvoir.
Influence et pouvoir
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Sachant qu’il allait mourir, Moïse s’adresse à Dieu et lui demande de désigner un successeur :
C’est là faire preuve de prévoyance et d’altruisme. Rashi commente : « C’est pour rendre hommage aux justes ; au moment de quitter ce monde, ils mettent de côté leurs besoins personnels et se préoccupent de ceux de la communauté. » Les grands dirigeants ont une vision à long terme. Ils se préoccupent de succession et de continuité. Comme le fit Moïse.
Dieu dit à Moïse de nommer Josué, « un homme animé de l’esprit ».
Il lui donne des instructions précises sur la façon d’organiser sa succession.
Trois actions sont en jeu dans ce texte : 1. Moïse devait imposer sa main sur Josué,
2. le présenter debout à Éléazar le grand prêtre et à l’assemblée tout entière, et 3. lui donner « une partie de ton autorité [me-odekha] ». Que signifie ce processus en trois volets ? Que nous apprend-il de la nature du leadership dans le judaïsme ?
Un midrash surprenant décrit le premier et le dernier de ces gestes :
Ces mots énigmatiques recèlent une vérité fondamentale sur le leadership.
Dans L’esprit des lois (1748), Montesquieu, l’un des plus grands philosophes politiques des Lumières, expose sa théorie de la « séparation des pouvoirs » en trois domaines : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. À l’arrièreplan de sa théorie, se trouvait son inquiétude pour l’avenir de la liberté en cas de concentration du pouvoir entre les mains d’une autorité unique :
La source de Montesquieu n’était pas la Bible – mais on trouve dans un verset d’Isaïe une idée étonnamment similaire :
Cette répartition tripartite se retrouve aussi dans le Deutéronome (XVII, 18) dans le passage traitant des divers rôles dirigeants dans l’Israël biblique : le roi, le prêtre et le prophète. Les sages parlèrent par la suite des « trois couronnes » : celles de la Torah, de la prêtrise et de la royauté. Stuart Cohen, l’auteur du remarquable livre sur ce sujet, The Three Crowns (Les trois couronnes), souligne que « ce qui ressort des textes [bibliques], ce n’est pas la démocratie via le système politique, mais une notion distincte de partage du pouvoir aux plus hauts niveaux. Ni la Bible, ni les premiers écrits rabbiniques n’expriment la moindre sympathie pour un système de gouvernement dans lequel une seule instance détient un monopole de l’autorité politique. »
Le processus en trois étapes par lequel Josué fut intronisé portait sur les trois types de leadership. En particulier, la deuxième étape « Moïse fit comme l’Éternel lui avait prescrit : il prit Josué, le mit en présence du pontife Éléazar et de toute la communauté » était liée au fait que Moïse n’était pas prêtre. Son successeur devait être formellement reconnu par le représentant de la prêtrise, Éléazar le grand prêtre.
Pouvoir et influence sont souvent considérés comme identiques : ceux qui ont le pouvoir ont de l’influence et vice-versa. Ils sont en fait très différents. Si je disposais d’un pouvoir total, puis décidais de le partager avec neuf autres personnes, je n’aurais plus qu’un dixième du pouvoir. Si j’exerçais une certaine influence, puis la partageais avec neuf autres personnes, je n’en exercerais pas moins, au contraire. Au lieu d’une seule personne diffusant son influence, il y en aurait dix. Le pouvoir procède par division, l’influence par multiplication.
Moïse assumait les deux fonctions. Il était l’équivalent d’un roi. Il prenait les décisions cruciales concernant le peuple : comment il devait être organisé, l’itinéraire qu’il devait emprunter dans son périple, quand et contre qui il devait entrer en guerre. Mais il était également le plus grand des prophètes. Il disait la parole de Dieu.
Un roi exerce le pouvoir. Il règne. Il prend des décisions militaires, économiques et politiques. Ceux qui lui désobéissent encourent la peine de mort. Un prophète ne dispose d’aucun de ces pouvoirs. Il ne commande pas des bataillons. Il n’a pas les moyens d’imposer son point de vue. Mais il exerce une influence considérable. Aujourd’hui, nous nous rappelons tout juste les noms de la plupart des rois d’Israël et de Judah. Mais, par leur puissance, leur vision et leurs idéaux, les paroles des prophètes continuent à nous inspirer. Comme l’a dit Kierkegaard : Quand un roi meurt, son pouvoir s’achève ; quand un prophète meurt, son influence commence.
Moïse devait remettre les deux fonctions à Josué, son successeur : « Impose ta main sur lui » signifie : donne-lui tes fonctions de prophète, l’intermédiaire par lequel la parole divine est transmise au peuple. À ce jour, nous utilisons le même mot, semikha (imposer ses mains) pour décrire le processus d’intro- nisation des disciples d’un rabbin. « Donne-lui une partie de ton autorité [me-odekha] » concerne le second rôle. Il signifie : l’investir du pouvoir que tu détiens en tant que roi.
On comprend maintenant le midrash. L’influence est semblable à l’allumage d’une bougie avec une autre. Partager son influence avec quelqu’un n’implique pas qu’on en exerce moins ; on en exerce davantage. Lorsqu’on utilise la flamme d’une bougie pour en allumer une autre, la première n’en est pas diminuée. Il y a simplement davantage de lumière.
Transférer le pouvoir, en revanche, équivaut à vider un récipient dans un autre. Plus on cède du pouvoir, moins on en a. Le pouvoir de Moïse prit fin à sa mort. Son influence, elle, perdure jusqu’à ce jour.
Le judaïsme adopte une attitude ambivalente à l’égard du pouvoir. Celui-ci est nécessaire. Sans lui, pour reprendre l’expression de Rabbi ‘Hanina, adjoint du grand prêtre : « les hommes s’entredévoreraient vivants » (Avot III, 2). Mais le judaïsme reconnaît depuis longtemps que (pour citer Lord Acton), le pouvoir tend à corrompre, corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. L’influence – du prophète sur le peuple, du maître sur le disciple – est radicalement différente. Elle est un jeu à somme non nulle. Elle grandit et le maître et le disciple. Tous deux en sortent enrichis.
Moïse remit à Josué son pouvoir et son influence. Le premier était essentiel pour les tâches politiques et militaires à venir. Mais ce fut la seconde qui fit de Josué l’une des grandes figures de notre tradition. L’influence perdure, bien au-delà du pouvoir.
Maurice was a visionary philanthropist. Vivienne was a woman of the deepest humility.
Together, they were a unique partnership of dedication and grace, for whom living was giving.
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