Deux versions de la vie morale

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Credit: Justin Wirtalla

La parasha Nasso contient les lois relatives au nazir, l’homme qui entreprend, généralement pour une période limitée, d’observer des règles particulières de sainteté et d’abstinence : ne pas boire de vin ou autres boissons alcoolisées (y compris tous les produits de la vigne), ne pas se couper les cheveux et ne pas se souiller au contact d’un mort.

La Torah ne porte pas de jugement direct sur le nazir. D’une part, elle le qualifie de « saint, consacré à l’Éternel » (Nbres VI, 8). De l’autre, elle stipule qu’à la fin de la période fixée, le nazir doit apporter un sacrifice expiatoire (Nbres VI, 13-14), comme s’il avait commis un acte répréhensible.

Cette antinomie conduit à une controverse fondamentale entre les rabbins de l’époque de la Mishna, du Talmud et du Moyen-Âge. Selon Rabbi Elazar, et plus tard Nahmanide, le nazir est digne d’éloge pour avoir choisi volontairement un niveau de sainteté plus élevé. Le prophète Amos (II, 11) dit : « Et c’est parmi vos fils que J’ai suscité des prophètes, parmi vos adoles- cents des Naziréens ! » laissant entendre que le nazir, comme le prophète, est une personne particulièrement proche de Dieu. S’il doit apporter un sacrifice expiatoire, c’est parce qu’il retournait alors à la vie ordinaire. La faute réside dans le fait de cesser d’être nazir.

Rabbi Éliézer Hakappar et le prophète Samuel soutiennent l’opinion contraire. La faute réside d’abord dans le fait de devenir un nazir, refusant ainsi certains plaisirs du monde que Dieu a créés et déclaré bons. Rabbi Éliézer ajoute : « Si un homme qui se refuse le plaisir du vin est appelé fauteur, on peut en inférer que c’est le cas a fortiori d’un homme qui se prive d’autres plaisirs de la vie.[1] »

De toute évidence, l’argument n’est pas seulement formel. Il touche à quelque chose d’important, l’ascétisme, une vie de renoncement. Presque toutes les religions connaissent le phénomène d’individus qui, en quête de pureté spirituelle, décident de se soustraire aux plaisirs et aux tentations du monde. Ils vivent dans des grottes, des retraites, des ermitages, des monastères. La secte de Qumran révélée par les manuscrits de la mer Morte appartenait probablement à cette tendance.

Au Moyen-Âge, il y eut des Juifs pour adopter un renoncement similaire, parmi eux les hassidei ashkénazes, les piétistes du nord de l’Europe, ainsi que de nombreux Juifs dans les pays islamiques. Rétrospectivement, il est diffi- cile de ne pas voir dans ces modèles de comportement une certaine influence de l’environnement non juif. Les hassidei ashkénazes qui se développèrent à l’époque des croisades vivaient parmi des chrétiens qui se mortifiaient. Au sud, leurs homologues étaient peut-être familiers du soufisme, mouvement mystique de l’islam.

L’ambivalence des Juifs à l’égard d’une vie d’abstinence s’explique peut-être par la suspicion du judaïsme à l’égard d’un concept venu de l’extérieur. C’étaient les mouvements ascétiques des premiers siècles de l’ère commune, aussi bien à l’Ouest (Grèce) qu’à l’Est (Iran) qui considéraient le monde comme un lieu de corruption et de dissensions. Ils étaient en fait dualistes, prétendant que le vrai Dieu n’était pas le créateur de l’univers. Le monde physique était l’œuvre d’une divinité inférieure et malfaisante. Les deux mouvements les plus connus adeptes de cette conception étaient le gnosticisme à l’ouest et le manichéisme en Orient. Il est donc possible que les jugements négatifs portés sur le nazir aient été en partie inspirés par le désir de dissuader les Juifs d’imiter des pratiques étrangères.

Plus déconcertante est la position de Maïmonide qui épouse les deux opinions, positive et négative, dans le même livre, son code de lois, le Mishneh Torah. Dans les Lois sur les traits de caractère, il adopte la position négative de Rabbi Éliézer Hakappar : « Une personne peut dire : ‘la convoitise, les honneurs, Deux versions de la vie morale etc. sont de mauvaises voies à suivre et abrègent la vie de l’homme ; je vais donc m’en séparer totalement et aller à l’autre extrémité.’ En conséquence, il ne mange plus de viande, ne boit plus de vin, ne se marie pas, ne vit pas dans une demeure décente, ni ne porte de vêtements corrects… Cela aussi est mauvais, et il est interdit d’emprunter cette voie[2]. »

Pourtant, dans les Lois sur le nazir, il se range aux côtés de Rabbi Éliézer :

« Quiconque fait vœu à Dieu [de devenir abstème] par souci de sainteté, agit bien et est digne de louanges… La Bible le considère en effet à l’égal d’un prophète[3]. » Comment un commentateur en arrive-t-il à adopter des positions contradictoires dans un même livre, a fortiori quelqu’un d’aussi résolument logique que Maïmonide ?

La réponse réside dans l’une de ses analyses les plus originales. Il affirme qu’il existe deux manières fort différentes de mener une vie morale. Il les appelle respectivement la voie du saint (‘hassid) et celle du sage (‘hakham).

Le sage suit le « juste milieu », la « voie médiane ». La vie morale est une question de modération et d’équilibre, d’établissement d’une voie entre le trop et le trop peu. Le courage, par exemple, se tient à mi-chemin entre la lâcheté et la témérité. La générosité se situe entre la prodigalité et l’avarice. C’est très similaire à la conception de la vie morale énoncée par Aristote dans l’Éthique à Nicomaque. [Aristote définit la justice distributive : ‘Ce qui est juste… est ce qui est proportionné’. (Ethique de Nicomaque 1131b17), N.d.T.]

Le ‘hassid, en revanche, ne suit pas la voie médiane. Il tend vers les extrêmes, choisissant de jeûner plutôt que de manger avec modération, d’embrasser la pauvreté plutôt que d’acquérir une modeste aisance, etc.

Dans divers passages de ses écrits, Maïmonide explique pourquoi les gens pourraient choisir les extrêmes. L’une des raisons est le repentir ou la décision de changer de caractère[4]. Ainsi, quelqu’un pourrait se guérir de l’orgueil en s’entraînant pendant un certain temps à s’abaisser et s’humilier. Une autre raison réside dans l’asymétrie de la personnalité humaine. Les extrêmes n’exercent pas une attraction égale. La lâcheté est plus courante que la témérité, et l’avarice est plus répandue que la prodigalité ; le ‘hassid penchera donc dans la direction opposée. Une troisième raison est l’attrait exercé par la culture environnante.

Celle-ci peut être tellement contraire aux valeurs religieuses que les personnes de stricte observance choisissent de se séparer de la société, « s’habillant d’épais vêtements de laine, habitant dans les montagnes et errant dans le désert », se distinguant par leur comportement outrancier.

C’est une présentation très nuancée. Selon Maïmonide, à certaines époques, l’abnégation est d’ordre thérapeutique, à d’autres époques, elle est intégrée dans la Torah elle-même, et à d’autres encore, elle est une réaction à un âge trop hédoniste. En général, cependant, Maïmonide décide qu’il nous est ordonné de suivre le juste milieu, alors que la voie du ‘hassid est lifnim mi- shourat ha-din, au-delà la stricte exigence requise par la loi[5].

Moshé Halbertal, dans sa récente et remarquable étude sur Maïmonide[6], considère que ce penseur concilie la tension fondamentale entre l’idéal civique de la tradition politique grecque et l’idéal spirituel du radical religieux pour lequel, selon les termes du Kotzker Rebbe, « La voie du milieu, c’est pour les chevaux. » Pour le ‘hassid, le sage présenté par Maïmonide pourrait ressembler à un « bourgeois content de lui. »

Il existe fondamentalement deux manières de comprendre la vie morale elle-même. La vie morale a-t-elle pour objectif de parvenir à la perfection person- nelle ? Ou de créer une société honnête, juste et compatissante ? La réponse que donneraient intuitivement la plupart des gens serait : les deux. C’est ce qui fait de Maïmonide un penseur aussi clairvoyant. Il a conscience qu’on ne peut avoir les deux. Ce sont en fait deux entreprises distinctes.

Un ‘hassid peut donner tout son argent aux pauvres. Mais qu’en est-il des membres de sa famille ? Un ‘hassid peut refuser de partir à la guerre. Mais que deviendrait le pays de ce saint ? Un ‘hassid peut pardonner tous les crimes commis contre lui. Mais que fait-il de la justice et de l’autorité de la loi ? Les saints sont des personnes éminemment vertueuses à titre individuel. On ne peut cependant bâtir une société composée uniquement de saints. Au fond, les saints ne s’intéressent pas vraiment à la société. Leur préoccupation première, c’est le salut de leur âme.

Cette clairvoyance a mené Maïmonide à émettre des jugements apparem- ment contradictoires sur le nazir. Le nazir a choisi, du moins pour un certain laps de temps, d’adopter une vie de renoncement extrême. Il est un saint, un ‘hassid. Il a choisi la vie de la perfection personnelle. C’est noble, digne d’éloges et exemplaire.

Mais telle n’est pas la voie du sage – et on a besoin de sages pour parfaire la société. Le sage n’est pas un extrémiste, parce qu’il réalise que d’autres personnes sont en jeu : les membres de sa propre famille ou de sa propre communauté. Il y a un pays à défendre et une économie à soutenir. Le sage sait qu’il ne peut ignorer toutes ces responsabilités pour mener une vie de vertu solitaire. Car Dieu nous somme de vivre dans le monde, et non de nous en évader ; dans la société, pas en reclus ; de nous efforcer de parvenir à un équilibre entre les pressions contradictoires exercées sur nous, pas de privilégier les uns au détri- ment des autres.

Par conséquent, considéré sur le plan personnel, le nazir est un ‘hassid, du point de vue sociétal, il est, du moins métaphoriquement, un « fauteur » qui doit apporter un sacrifice d’expiation.

Maïmonide menait la vie qu’il prêchait. Ses écrits révèlent son aspiration à une vie solitaire. Certaines années, il travaillait jour et nuit pour rédiger son Commentaire de la Mishna, et plus tard le Mishneh Torah. Il était conscient cependant de ses responsabilités envers sa famille et sa communauté. Dans sa célèbre lettre à Ibn Tibbon, celui qui allait devenir son traducteur, il donne un compte rendu d’une journée et d’une semaine ordinaire : il lui fallait porter sur ses épaules un double fardeau en tant que médecin de renommée mondiale, de sage et de halakhiste sollicité par le monde entier. Il travaillait jusqu’à l’épui- sement. Parfois, une semaine s’écoulait sans qu’il ait pu consacrer du temps à l’étude. Maïmonide était un sage qui aspirait à vivre en saint (‘hassid) – mais il savait qu’il ne le pouvait pas s’il voulait assumer ses responsabilités envers son peuple. C’est à mon avis un choix profondément judicieux, et toujours adapté à la vie juive d’aujourd’hui.


[1] Taanit 11 a ; Nedarim 10 a.

[2] Hilkhot Deot 3, 1.

[3] Hilkhot Nezirout 10, 14.

[4] Voir ses Huit chapitres (l’introduction à son commentaire de la Mishnah, Avot), ch. 4, et Hilkhot Deot,  chapitres 1, 2, 5 et 6. 

[5] Hilkhot Deot 1, 5

[6] Moshé Halbertal, Maimonides: Life and Thought, Princeton University Press, 2014, p. 154-163.

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