Il y a un certain temps, le journal britannique, The Times, a interviewé un éminent membre de la communauté juive, membre de la Chambre des Lords – appelons-le Lord X – à l’occasion de son 92e anniversaire. Le journa- liste dit : « La plupart des gens, lorsqu’ils atteignent leur 92e anniversaire, envi- sagent de ralentir. Vous semblez accélérer votre rythme. Pourquoi cela ? »
Lord X répondit : « Quand on parvient à 92 ans, on commence à voir la porte se fermer, et j’ai tant de choses à faire avant que la porte ne se ferme, que plus je vieillis, plus je dois travailler dur. »
Dans la parasha de cette semaine, Abraham donne une impression simi- laire. Sarah, sa fidèle compagne tout au long de leurs périples, est décédée. Il est âgé de 137 ans. Nous le voyons pleurer la mort de Sarah puis reprendre l’action. Il engage une négociation délicate pour acheter un terrain où l’enterrer. Comme le précise le récit, la tâche n’est pas simple. Il déclare aux habitants du lieu, les Hittites (ou Héthéens), qu’il est « un étranger domicilié parmi vous » (Gen. XXIII, 4) entendant par là qu’il sait qu’il n’a pas le droit d’acheter de la terre. Pour ce faire, il faudra une concession spéciale de leur part. Les Hittites tentent poliment, mais fermement de le décourager. Il n’a pas besoin d’ache- ter un terrain : « Nul d’entre nous ne te refusera sa tombe pour inhumer ton mort. » (Gen. XXIII, 6) Il peut enterrer Sarah dans le cimetière de quelqu’un d’autre. Tout aussi poliment, mais avec non moins d’insistance, Abraham explique qu’il est déterminé à acheter un terrain. Finalement, il le paie un prix exorbitant (400 sicles d’argent).
L’acquisition du caveau de Makhpelah revêt de toute évidence une signi- fication extrêmement importante puisqu’elle est rapportée en détails et en termes éminemment juridiques, non seulement ici, mais à trois reprises par la suite dans la Genèse (ici, XXIII, 17, puis XXV, 9 ; XLIX, 30 ; et L, 13), chaque fois avec le même formalisme. Voici, par exemple, Jacob sur son lit de mort, s’adressant à ses fils :
« Ensevelissez-moi auprès de mes pères dans le caveau qui fait partie du domaine d’Éfron le Héthéen ; dans ce caveau qui appartient au terri- toire de Makhpela, en face de Mamré, dans le pays de Canaan, territoire qu’Abraham acheta d’Éfron le Héthéen, comme sépulture héréditaire. Là furent enterrés Abraham et Sara son épouse ; là furent enterrés Isaac et Rébecca son épouse et là j’ai enterré Léa. L’acquisition de ce territoire et du caveau qui s’y trouve a été faite chez les Héthéens. »
Gen. XLIX, 29-32
Il y a là une allusion à un élément important ; sinon, pourquoi spécifier à chaque fois où exactement se trouve le champ et à qui Abraham l’a acheté ?
Immédiatement après le récit de l’acquisition du terrain, on lit : « Abraham était vieux, avancé dans la vie ; et l’Éternel avait béni Abraham en toutes choses. » (Gen. XXIV, 2) De nouveau, le récit donne l’impression d’une vie qui se termine, non du prélude à une nouvelle action, et de nouveau, on est déconcerté. Abraham se lance dans une nouvelle entreprise, cette fois pour trouver une femme digne de son fils Isaac, âgé désormais d’au moins 37 ans. Abraham ordonne à son serviteur le plus fidèle de se rendre « dans mon pays natal, en mon lieu de naissance » (Gen. XXIV, 2), pour trouver la femme qui convient. Il veut pour Isaac une épouse qui partagera sa foi et son mode de vie. Abraham ne spécifie pas qu’elle doit venir de sa propre famille, mais il semble que ce soit implicite.
Comme pour l’achat du champ, cet enchaînement d’événements est décrit avec plus de détails que partout ailleurs dans la Torah. Le moindre échange de propos est rapporté. Le contraste avec le récit de la ligature d’Isaac ne pourrait être plus marqué. Dans ce dernier, presque tout – qu’il s’agisse des réflexions d’Abraham, des sentiments d’Isaac – relève du non-dit. Ici, tout est dit. De nouveau, le style mobilise notre attention sur la signification de ce qui se passe, sans préciser ce dont il s’agit.
L’explication est simple et inattendue. Tout au long de l’histoire d’Abraham et de Sarah, Dieu leur promet deux choses : des enfants et une terre. La pro- messe de la terre (« Lève-toi, parcours cette contrée en long et en large ! car c’est à toi que je la destine », Gen. XIII, 17) est répétée pas moins de sept fois. La promesse d’enfants intervient à quatre reprises. Les descendants d’Abraham seront « une grande nation » (Gen. XII, 22), aussi nombreux que « la pous- sière de la terre » (Gen. XIII, 16) et « les étoiles dans le ciel » (Gen. XV, 5) ; il sera le père non d’une seule nation, mais de plusieurs (Gen. XVII, 5).
Malgré tout, à la mort de Sarah, Abraham ne possède pas un pouce de terre, et il n’a qu’un enfant qui perpétuera l’alliance, Isaac, pas encore marié. Aucune des promesses n’a été tenue. D’où l’exceptionnelle minutie du détail dans les deux principaux récits de ‘Hayé Sarah : l’achat de la terre et la recherche d’une épouse pour Isaac. Il y a là un enjeu moral, et la Torah ralentit le rythme du récit tout en accélérant celui de l’action, afin que nous ne manquions rien de l’essentiel.
Dieu promet, mais il nous incombe d’agir. Dieu promet la terre à Abraham, mais il doit acheter le premier champ. Dieu promet à Abraham une descen- dance nombreuse, mais celui-ci doit s’assurer que son fils épouse une femme qui partagera la vie de l’alliance, afin qu’Abraham ait, comme nous disons aujourd’hui, des « petits-enfants juifs. »
En dépit de toutes les promesses, Dieu n’agit pas et n’agira pas seul. Par l’acte même d’autolimitation (tsimtsoum) par lequel Il crée l’espace nécessaire à la liberté humaine, Dieu nous investit d’une responsabilité, et ce n’est qu’en l’exerçant que nous atteignons pleinement notre stature d’êtres humains. Dieu sauva Noé du déluge, mais Noé dut construire l’arche. Il donna la terre d’Israël au peuple d’Israël, mais celui-ci dut mener des batailles. Dieu nous donne la force d’agir, mais c’est nous qui devons agir. Ce qui change le monde, ce qui réalise notre destinée, ce n’est pas ce que Dieu fait pour nous, mais ce que nous faisons pour Dieu. C’est ce que comprennent les dirigeants, et c’est ce qui fait d’Abraham le premier dirigeant juif. Les dirigeants assument la responsabilité de créer les conditions permettant la réalisation des projets divins. Ils ne sont pas passifs, mais actifs – même âgés comme Abraham dans la parasha de cette semaine. En effet, dans le chapitre qui suit immédiatement le récit de la quête d’une épouse pour Isaac, à notre grande surprise, nous lisons qu’Abraham se remarie et engendre huit autres enfants. Quelles que soient les autres interprétations – et elles sont nombreuses (la plus vraisemblable étant que ce remariage explique comment Abraham devint « le père de nombreuses nations ») – le message important est qu’Abraham demeura jeune à la façon de Moïse : « son regard ne s’était point terni, et sa vigueur n’était point épuisée » (Deut. XXXIV, 7). Si l’action requiert de l’énergie, elle nous en donne également. Le contraste entre Noé et Abraham, tous deux à un âge avancé, ne pouvait être plus marqué.
Mais le point, peut-être le plus important de cette parasha, c’est que les grandes promesses – un pays, d’innombrables enfants – s’ébauchent modes- tement. Les dirigeants commencent par se représenter l’avenir, mais ils savent aussi qu’un long trajet les attend avant d’y parvenir ; nous ne pouvons effectuer qu’un acte à la fois, au fil des jours. Il n’y a pas de raccourci miraculeux – et s’il y en avait un, il n’aiderait en rien. Le recours à un raccourci aboutirait à une histoire comme celle du ricin de Jonah qui poussa en une nuit, et mourut du jour au lendemain. Abraham n’acquit qu’un seul champ, et n’eut qu’un fils pour perpétuer l’alliance. Il ne se plaignit pas cependant, et mourut serein et satis- fait. Parce qu’il avait amorcé un processus. Parce qu’il avait laissé aux futures générations des fondations pour continuer à construire. Tout grand change- ment est l’œuvre de plus d’une génération, et aucun de nous ne vivra pour voir pleinement le fruit de ses efforts.
Les dirigeants voient la destination, commencent le voyage et laissent derrière eux ceux qui le continueront. C’est suffisant pour conférer l’immor- talité à une vie.
Entreprendre le voyage
חיי שרה
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Il y a un certain temps, le journal britannique, The Times, a interviewé un éminent membre de la communauté juive, membre de la Chambre des Lords – appelons-le Lord X – à l’occasion de son 92e anniversaire. Le journa- liste dit : « La plupart des gens, lorsqu’ils atteignent leur 92e anniversaire, envi- sagent de ralentir. Vous semblez accélérer votre rythme. Pourquoi cela ? »
Lord X répondit : « Quand on parvient à 92 ans, on commence à voir la porte se fermer, et j’ai tant de choses à faire avant que la porte ne se ferme, que plus je vieillis, plus je dois travailler dur. »
Dans la parasha de cette semaine, Abraham donne une impression simi- laire. Sarah, sa fidèle compagne tout au long de leurs périples, est décédée. Il est âgé de 137 ans. Nous le voyons pleurer la mort de Sarah puis reprendre l’action. Il engage une négociation délicate pour acheter un terrain où l’enterrer. Comme le précise le récit, la tâche n’est pas simple. Il déclare aux habitants du lieu, les Hittites (ou Héthéens), qu’il est « un étranger domicilié parmi vous » (Gen. XXIII, 4) entendant par là qu’il sait qu’il n’a pas le droit d’acheter de la terre. Pour ce faire, il faudra une concession spéciale de leur part. Les Hittites tentent poliment, mais fermement de le décourager. Il n’a pas besoin d’ache- ter un terrain : « Nul d’entre nous ne te refusera sa tombe pour inhumer ton mort. » (Gen. XXIII, 6) Il peut enterrer Sarah dans le cimetière de quelqu’un d’autre. Tout aussi poliment, mais avec non moins d’insistance, Abraham explique qu’il est déterminé à acheter un terrain. Finalement, il le paie un prix exorbitant (400 sicles d’argent).
L’acquisition du caveau de Makhpelah revêt de toute évidence une signi- fication extrêmement importante puisqu’elle est rapportée en détails et en termes éminemment juridiques, non seulement ici, mais à trois reprises par la suite dans la Genèse (ici, XXIII, 17, puis XXV, 9 ; XLIX, 30 ; et L, 13), chaque fois avec le même formalisme. Voici, par exemple, Jacob sur son lit de mort, s’adressant à ses fils :
Il y a là une allusion à un élément important ; sinon, pourquoi spécifier à chaque fois où exactement se trouve le champ et à qui Abraham l’a acheté ?
Immédiatement après le récit de l’acquisition du terrain, on lit : « Abraham était vieux, avancé dans la vie ; et l’Éternel avait béni Abraham en toutes choses. » (Gen. XXIV, 2) De nouveau, le récit donne l’impression d’une vie qui se termine, non du prélude à une nouvelle action, et de nouveau, on est déconcerté. Abraham se lance dans une nouvelle entreprise, cette fois pour trouver une femme digne de son fils Isaac, âgé désormais d’au moins 37 ans. Abraham ordonne à son serviteur le plus fidèle de se rendre « dans mon pays natal, en mon lieu de naissance » (Gen. XXIV, 2), pour trouver la femme qui convient. Il veut pour Isaac une épouse qui partagera sa foi et son mode de vie. Abraham ne spécifie pas qu’elle doit venir de sa propre famille, mais il semble que ce soit implicite.
Comme pour l’achat du champ, cet enchaînement d’événements est décrit avec plus de détails que partout ailleurs dans la Torah. Le moindre échange de propos est rapporté. Le contraste avec le récit de la ligature d’Isaac ne pourrait être plus marqué. Dans ce dernier, presque tout – qu’il s’agisse des réflexions d’Abraham, des sentiments d’Isaac – relève du non-dit. Ici, tout est dit. De nouveau, le style mobilise notre attention sur la signification de ce qui se passe, sans préciser ce dont il s’agit.
L’explication est simple et inattendue. Tout au long de l’histoire d’Abraham et de Sarah, Dieu leur promet deux choses : des enfants et une terre. La pro- messe de la terre (« Lève-toi, parcours cette contrée en long et en large ! car c’est à toi que je la destine », Gen. XIII, 17) est répétée pas moins de sept fois. La promesse d’enfants intervient à quatre reprises. Les descendants d’Abraham seront « une grande nation » (Gen. XII, 22), aussi nombreux que « la pous- sière de la terre » (Gen. XIII, 16) et « les étoiles dans le ciel » (Gen. XV, 5) ; il sera le père non d’une seule nation, mais de plusieurs (Gen. XVII, 5).
Malgré tout, à la mort de Sarah, Abraham ne possède pas un pouce de terre, et il n’a qu’un enfant qui perpétuera l’alliance, Isaac, pas encore marié. Aucune des promesses n’a été tenue. D’où l’exceptionnelle minutie du détail dans les deux principaux récits de ‘Hayé Sarah : l’achat de la terre et la recherche d’une épouse pour Isaac. Il y a là un enjeu moral, et la Torah ralentit le rythme du récit tout en accélérant celui de l’action, afin que nous ne manquions rien de l’essentiel.
Dieu promet, mais il nous incombe d’agir. Dieu promet la terre à Abraham, mais il doit acheter le premier champ. Dieu promet à Abraham une descen- dance nombreuse, mais celui-ci doit s’assurer que son fils épouse une femme qui partagera la vie de l’alliance, afin qu’Abraham ait, comme nous disons aujourd’hui, des « petits-enfants juifs. »
En dépit de toutes les promesses, Dieu n’agit pas et n’agira pas seul. Par l’acte même d’autolimitation (tsimtsoum) par lequel Il crée l’espace nécessaire à la liberté humaine, Dieu nous investit d’une responsabilité, et ce n’est qu’en l’exerçant que nous atteignons pleinement notre stature d’êtres humains. Dieu sauva Noé du déluge, mais Noé dut construire l’arche. Il donna la terre d’Israël au peuple d’Israël, mais celui-ci dut mener des batailles. Dieu nous donne la force d’agir, mais c’est nous qui devons agir. Ce qui change le monde, ce qui réalise notre destinée, ce n’est pas ce que Dieu fait pour nous, mais ce que nous faisons pour Dieu. C’est ce que comprennent les dirigeants, et c’est ce qui fait d’Abraham le premier dirigeant juif. Les dirigeants assument la responsabilité de créer les conditions permettant la réalisation des projets divins. Ils ne sont pas passifs, mais actifs – même âgés comme Abraham dans la parasha de cette semaine. En effet, dans le chapitre qui suit immédiatement le récit de la quête d’une épouse pour Isaac, à notre grande surprise, nous lisons qu’Abraham se remarie et engendre huit autres enfants. Quelles que soient les autres interprétations – et elles sont nombreuses (la plus vraisemblable étant que ce remariage explique comment Abraham devint « le père de nombreuses nations ») – le message important est qu’Abraham demeura jeune à la façon de Moïse : « son regard ne s’était point terni, et sa vigueur n’était point épuisée » (Deut. XXXIV, 7). Si l’action requiert de l’énergie, elle nous en donne également. Le contraste entre Noé et Abraham, tous deux à un âge avancé, ne pouvait être plus marqué.
Mais le point, peut-être le plus important de cette parasha, c’est que les grandes promesses – un pays, d’innombrables enfants – s’ébauchent modes- tement. Les dirigeants commencent par se représenter l’avenir, mais ils savent aussi qu’un long trajet les attend avant d’y parvenir ; nous ne pouvons effectuer qu’un acte à la fois, au fil des jours. Il n’y a pas de raccourci miraculeux – et s’il y en avait un, il n’aiderait en rien. Le recours à un raccourci aboutirait à une histoire comme celle du ricin de Jonah qui poussa en une nuit, et mourut du jour au lendemain. Abraham n’acquit qu’un seul champ, et n’eut qu’un fils pour perpétuer l’alliance. Il ne se plaignit pas cependant, et mourut serein et satis- fait. Parce qu’il avait amorcé un processus. Parce qu’il avait laissé aux futures générations des fondations pour continuer à construire. Tout grand change- ment est l’œuvre de plus d’une génération, et aucun de nous ne vivra pour voir pleinement le fruit de ses efforts.
Les dirigeants voient la destination, commencent le voyage et laissent derrière eux ceux qui le continueront. C’est suffisant pour conférer l’immor- talité à une vie.
Maurice was a visionary philanthropist. Vivienne was a woman of the deepest humility.
Together, they were a unique partnership of dedication and grace, for whom living was giving.
Inspiration et transpiration
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