Après la mort de Jacob, les frères de Joseph ont peur. Plusieurs années auparavant, lorsqu’il leur avait révélé sa véritable identité, il semblait leur avoir pardonné de l’avoir vendu en esclavage[1]. Pourtant, les frères ne sont pas complètement rassurés. Peut-être Joseph ne pensait-il pas vraiment ce qu’il disait. Peut-être nourrissait-il encore de la rancœur. Peut-être l’unique raison pour laquelle il ne s’était pas encore vengé, c’était par respect pour Jacob. Les usages de cette époque voulaient que des frères ne règlent pas leurs comptes du vivant de leur père. On le sait grâce à un épisode antérieur. Après que Jacob se fut emparé de la bénédiction de son frère, Ésaü dit : « Le temps du deuil de mon père approche ; je ferai périr Jacob mon frère. » (Gen. XXVII, 41). De même, les frères se présentèrent à Joseph et dirent :
Ton père a commandé avant sa mort, en ces termes : « Parlez ainsi à Joseph : Oh ! Pardonne, de grâce, l’offense de tes frères et leur faute et le mal qu’ils t’ont fait ! » Maintenant donc, pardonne leur tort aux servi- teurs du Dieu de ton père ! Joseph pleura lorsqu’on lui parla ainsi.
Gen. L, 16-17
Le texte précise aussi clairement que possible que l’histoire racontée à Joseph était un mensonge. Si Jacob avait réellement prononcé ces mots, il les aurait dits à Joseph lui-même, pas à ses frères. Le moment opportun eut été sur son lit de mort, au chapitre précédent. L’histoire des frères était ce qu’on peut appeler un « pieux mensonge ». Il avait pour objectif principal, non de duper, mais de désamorcer une situation potentiellement explosive. C’est peut-être ce qui explique les larmes de Joseph qui comprit que ses frères le croyaient encore capable de vengeance.
Les sages ont tiré un principe de ce texte : moutar leshanot mipnei ha- shalom. « Il est permis de recourir au mensonge (littéralement « de changer » les faits) par souci de la paix[2]. » Un mensonge diplomatique est autorisé dans la loi juive.
Ce n’est pas le seul endroit où les sages évoquent ce principe. Ils l’attri- buent à Dieu Lui-même[3]. Lorsque les anges rendirent visite à Abraham pour lui annoncer que Sarah et lui allaient avoir un enfant, « Sarah rit en elle-même disant : ‘Flétrie par l’âge, ce bonheur me serait réservé ! Et mon époux est un vieillard !’ Le Seigneur dit à Abraham : ‘Pourquoi Sara a-t-elle ri, disant : ’Eh quoi ! en vérité, j’enfanterais, âgée que je suis !’ » (Gen. XVIII, 12-13)
Dieu n’a pas mentionné que Sarah pensait qu’elle-même, mais aussi Abraham, étaient trop âgés pour avoir un enfant (ce qui se révéla entièrement faux : Abraham eut six autres enfants après la mort de Sarah). Les sages en déduisent que Dieu n’a pas mentionné Abraham parce qu’Il ne voulait pas cau- ser d’hostilité entre mari et femme. Ici aussi, les sages affirment : il est permis de changer les faits pour préserver la paix.
Il est évident que les sages eurent besoin des deux épisodes pour établir le principe. Si nous n’avions connu que le cas de Sarah, nous ne pourrions pas en conclure qu’il est permis de proférer un pieux mensonge. Dieu n’a pas formulé de pieux mensonge à propos de Sarah. Il s’est contenté de ne pas dire toute la vérité à Abraham, mensonge par omission.
Si nous n’avions connu que l’exemple des frères de Joseph, nous n’au- rions pas pu en déduire qu’il était permis d’agir comme ils le firent. Peut-être était-ce interdit, et pour cette raison Joseph pleura. Le fait que Dieu Lui-même ait fait quelque chose de similaire est ce qui a conduit les sages à affirmer que les frères avaient bien agi.
Ce qui est en jeu ici, c’est une caractéristique majeure de la vie morale, en dépit du fait que nous semblons parler de rien de plus que de courtoisie : le tact. Le regretté Sir Isaiah Berlin mit en relief que les valeurs ne coexistent pas toutes dans une sorte d’harmonie platonique. Son exemple favori était la liberté et l’égalité. On peut avoir une économie libre, mais elle engendrera l’inégalité. On peut avoir une égalité économique, le communisme, mais il en résultera une perte de liberté. Dans le monde tel qu’il est, le conflit moral est inévitable[4].
C’était un fait important, bien que pour le judaïsme, il semble n’avoir jamais fait aucun doute. Il y a par exemple dans le Tanakh un moment fort où Absalom, le fils du roi David, fomente un coup d’État contre son père. David fut contraint de s’enfuir. Par la suite, les troupes d’Absalom combattent celles de David. Absalom était beau et sa chevelure magnifique se retrouva prise dans les branches d’un arbre. Alors qu’il y était suspendu, Joab, commandant de l’armée de David, le tua.
Apprenant ces nouvelles, David fut accablé de chagrin : « Alors le roi fut tout bouleversé, il monta dans le donjon de la porte et se mit à pleurer ; et, tout en marchant, il disait : ‘Mon fils Absalon ! Mon fils, mon fils Absalon ! Que ne suis-je mort à ta place, Absalon, mon fils, ô mon fils !’ » (II Sam. XIX, 1) Joab se montra brutal dans sa réponse au roi : « Tu as fait honte aujourd’hui à tous tes serviteurs, qui ont sauvé en ce jour ton existence… et cela, en aimant tes ennemis et en haïssant ceux qui t’aiment ! Et maintenant, debout ! Montre-toi, parle au cœur de tes serviteurs. » (II, Sam. XIX, 6-8) La douleur de David après avoir perdu son fils entre en conflit avec ses responsabilités en tant que chef de la nation, et ce fut sa loyauté envers ses hommes qui lui sauva la vie. Qu’est-ce qui prime : ses devoirs en tant que père ou en tant que roi ?
L’existence de valeurs contradictoires signifie que le type de moralité que nous adoptons, ainsi que la société que nous créons, dépendent non seulement du choix de nos valeurs, mais également de la façon dont nous les hiérarchisons. Accorder la primauté à l’égalité par rapport à la liberté crée un certain type de société – le communisme soviétique par exemple. Accorder la primauté à la liberté par rapport à l’égalité conduit à l’économie de marché. Dans les deux sociétés, les individus peuvent accorder du prix aux mêmes choses, mais en les classant différemment sur l’échelle des valeurs, ce qui déterminera leur choix en cas de conflit de valeurs.
C’est ce qui est en jeu dans les récits sur le rire de Sarah et celui sur les frères de Joseph. Vérité et paix sont toutes deux des valeurs, mais laquelle choisirons-nous lorsqu’elles entrent en conflit ? Les sages rabbiniques ne s’ac- cordent pas tous sur ce point.
Voici par exemple une célèbre controverse entre les écoles de Hillel et de Shammaï sur ce qu’il faut dire à une fiancée à son mariage. (Voir Ketoubot, 1- b). Il était de coutume de dire que « la fiancée est belle et gracieuse ». Des membres de l’école de Shammaï cependant, n’étaient pas disposés à faire une telle déclaration si, selon eux, la fiancée n’était ni belle ni gracieuse. Car la Torah insiste sur la valeur suprême de la vérité : « Fuis la parole de mensonge » (Ex. XXIII, 7). L’école de Hillel ne l’acceptait pas. Qui était juge de la beauté et de la grâce d’une fiancée ? Assurément, le fiancé lui-même. Donc faire l’éloge d’une fiancée, ce n’était pas formuler une déclaration objective invérifiable empiri- quement. C’était simplement souscrire au choix du fiancé. C’était une façon de célébrer le bonheur du couple.
La courtoisie relève souvent de ce dilemme. Exprimer à quelqu’un à quel point vous appréciez le cadeau qu’il a apporté, même si vous ne l’aimez pas, ou dire à quelqu’un « Quel plaisir de te voir », alors qu’on espérait l’éviter, c’est davantage faire preuve de politesse qu’une tentative de duper. Nous connais- sons tous cela, et il n’y a donc aucun mal ; ce n’est pas comme si vous profériez un mensonge alors que des intérêts sont en jeu.
Plus fondamental, et d’inspiration plus philosophique, un midrash traite d’une conversation entre Dieu et les anges sur la question de savoir si les êtres humains devaient être créés :
Rabbi Shimon dit : alors que Dieu était sur le point de créer Adam, les anges du service ne furent que factions et clans : les uns disaient « Qu’il soit créé ». D’autres soutenaient « Qu’il ne soit pas créé ». C’est pour- quoi, il est écrit : « Bonté et vérité se heurtent, justice et paix s’affrontent »
Psaumes LXXXV, 11
La bonté dit : « Qu’il soit créé parce qu’il fera de bonnes actions. »
La vérité dit : « Qu’il ne soit pas créé, car il sera tout entier mensonge. »
La justice dit : « Qu’il soit créé, car il accomplira des actes justes. »
La paix dit : « Qu’il ne soit pas créé, car il ne cessera jamais de se quereller. »
Que fit le Saint béni soit-Il ? Il se saisit de la vérité et la jeta à terre.
Les anges dirent : « Maître de l’univers, pourquoi fais-Tu cela à ton propre attribut, la vérité ? Relève la vérité. »
C’est pourquoi il est écrit : « La vérité germera du sein de la terre ».
C’est là un texte complexe. Que voulaient dire les anges ? Que signifie « Dieu se saisit de la vérité et la jeta à terre ? » Et qu’en est-il de l’argument de l’ange de la Paix selon lequel les hommes « ne cesseront jamais de se quereller » ?
À mon avis, cela signifie que les hommes sont voués au conflit tant que des groupes rivaux prétendront chacun détenir le monopole de la vérité. Le seul moyen d’apprendre à vivre en paix, c’est de réaliser que, limités de par leur qualité d’êtres humains, ils ne sauraient atteindre en cette vie la vérité telle qu’elle se trouve dans les Cieux. Pour nous, la vérité est toujours partielle, fragmentaire, le point de vue qu’on a de quelque part, et non comme le disent parfois les philosophes, « le point de vue de nulle part[6]. »
Cette profonde intelligence est, selon moi, la raison pour laquelle la Torah comprend de multiples facettes, le Tanakh fait parler tant de voix différentes, la Mishna et la Guemara sont structurées autour d’une controverse, et le Midrash se fonde sur l’hypothèse des « soixante-dix visages » de la Torah. Pour autant que je sache, aucune autre civilisation n’a une compréhension aussi subtile et aussi sophistiquée de la nature de la vérité.
Aucune autre non plus n’a accordé une telle valeur à la paix. Le judaïsme n’est pas et n’a jamais été pacifiste. La défense nationale exige parfois de faire la guerre. Mais Isaïe et Michée furent les premiers visionnaires d’un monde dans lequel « un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple » (Isaïe II, 4 ;Michée IV, 3) Isaïe est le poète de la paix par excellence.
Lorsqu’ils sont confrontés à un choix en matière de relations interper- sonnelles, les sages privilégient la paix par rapport à la vérité, notamment parce que la vérité peut s’épanouir dans la paix alors qu’elle est souvent la première victime de la guerre. Ainsi, les frères n’ont pas commis de faute en choisissant de mentir à Joseph pour préserver la paix au sein de la famille. Cela leur rappe- lait à tous cette profonde vérité : non seulement leur père humain, maintenant décédé, mais également leur Père céleste, éternellement vivant, souhaite que le peuple de l’alliance soit en paix
[1] C’est le thème du chapitre « La naissance du pardon », sur parashat Vayigash.
[4] Isaiah Berlin, ‘Two Concepts of Liberty,’ in Isaiah Berlin, Henry Hardy et Ian Harris, Liberty: Incor- porating Four Essays on Liberty, Oxford, Oxford UP, 2002. Voir également l’important ouvrage de Stuart Hampshire, Morality and Conflict, Cambridge, MA, Harvard UP, 1983.
[6] Thomas Nagel, The View From Nowhere, New York, Oxford University Press, 1986. En français, Le point de vue de nulle part, traduit par Sonia Kronlund, Éditions de l’Éclat, 1993. La seule personne à être parvenue à une conception non-anthropocentrique de la création du point de vue de Dieu, fut Job dans les chapitres XXXVIII-XLI du livre qui porte son nom.
Pourquoi ne peut-il pas y avoir à la fois la vérité et la paix simultanément ? Ces valeurs sont-elles toujours en opposition ?
Êtes-vous d’accord pour dire que la paix est plus importante que la vérité ?
Peut-on conclure que la paix est la valeur ultime dans le judaïsme ?
With thanks to the Wohl Legacy for their generous sponsorship of Covenant &
Conversation.
Maurice was a visionary philanthropist. Vivienne was a woman of the deepest humility.
Together, they were a unique partnership of dedication and grace, for whom living was
giving.
Chaque vendredi soir, nous reconstituons l’une des scènes les plus émouvantes du livre de Béréchit. Jacob, qui a retrouvé Joseph, est malade. Joseph vient le…
Quand pouvons-nous mentir ?
ויחי
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Après la mort de Jacob, les frères de Joseph ont peur. Plusieurs années auparavant, lorsqu’il leur avait révélé sa véritable identité, il semblait leur avoir pardonné de l’avoir vendu en esclavage[1]. Pourtant, les frères ne sont pas complètement rassurés. Peut-être Joseph ne pensait-il pas vraiment ce qu’il disait. Peut-être nourrissait-il encore de la rancœur. Peut-être l’unique raison pour laquelle il ne s’était pas encore vengé, c’était par respect pour Jacob. Les usages de cette époque voulaient que des frères ne règlent pas leurs comptes du vivant de leur père. On le sait grâce à un épisode antérieur. Après que Jacob se fut emparé de la bénédiction de son frère, Ésaü dit : « Le temps du deuil de mon père approche ; je ferai périr Jacob mon frère. » (Gen. XXVII, 41). De même, les frères se présentèrent à Joseph et dirent :
Le texte précise aussi clairement que possible que l’histoire racontée à Joseph était un mensonge. Si Jacob avait réellement prononcé ces mots, il les aurait dits à Joseph lui-même, pas à ses frères. Le moment opportun eut été sur son lit de mort, au chapitre précédent. L’histoire des frères était ce qu’on peut appeler un « pieux mensonge ». Il avait pour objectif principal, non de duper, mais de désamorcer une situation potentiellement explosive. C’est peut-être ce qui explique les larmes de Joseph qui comprit que ses frères le croyaient encore capable de vengeance.
Les sages ont tiré un principe de ce texte : moutar leshanot mipnei ha- shalom. « Il est permis de recourir au mensonge (littéralement « de changer » les faits) par souci de la paix[2]. » Un mensonge diplomatique est autorisé dans la loi juive.
Ce n’est pas le seul endroit où les sages évoquent ce principe. Ils l’attri- buent à Dieu Lui-même[3]. Lorsque les anges rendirent visite à Abraham pour lui annoncer que Sarah et lui allaient avoir un enfant, « Sarah rit en elle-même disant : ‘Flétrie par l’âge, ce bonheur me serait réservé ! Et mon époux est un vieillard !’ Le Seigneur dit à Abraham : ‘Pourquoi Sara a-t-elle ri, disant : ’Eh quoi ! en vérité, j’enfanterais, âgée que je suis !’ » (Gen. XVIII, 12-13)
Dieu n’a pas mentionné que Sarah pensait qu’elle-même, mais aussi Abraham, étaient trop âgés pour avoir un enfant (ce qui se révéla entièrement faux : Abraham eut six autres enfants après la mort de Sarah). Les sages en déduisent que Dieu n’a pas mentionné Abraham parce qu’Il ne voulait pas cau- ser d’hostilité entre mari et femme. Ici aussi, les sages affirment : il est permis de changer les faits pour préserver la paix.
Il est évident que les sages eurent besoin des deux épisodes pour établir le principe. Si nous n’avions connu que le cas de Sarah, nous ne pourrions pas en conclure qu’il est permis de proférer un pieux mensonge. Dieu n’a pas formulé de pieux mensonge à propos de Sarah. Il s’est contenté de ne pas dire toute la vérité à Abraham, mensonge par omission.
Si nous n’avions connu que l’exemple des frères de Joseph, nous n’au- rions pas pu en déduire qu’il était permis d’agir comme ils le firent. Peut-être était-ce interdit, et pour cette raison Joseph pleura. Le fait que Dieu Lui-même ait fait quelque chose de similaire est ce qui a conduit les sages à affirmer que les frères avaient bien agi.
Ce qui est en jeu ici, c’est une caractéristique majeure de la vie morale, en dépit du fait que nous semblons parler de rien de plus que de courtoisie : le tact. Le regretté Sir Isaiah Berlin mit en relief que les valeurs ne coexistent pas toutes dans une sorte d’harmonie platonique. Son exemple favori était la liberté et l’égalité. On peut avoir une économie libre, mais elle engendrera l’inégalité. On peut avoir une égalité économique, le communisme, mais il en résultera une perte de liberté. Dans le monde tel qu’il est, le conflit moral est inévitable[4].
C’était un fait important, bien que pour le judaïsme, il semble n’avoir jamais fait aucun doute. Il y a par exemple dans le Tanakh un moment fort où Absalom, le fils du roi David, fomente un coup d’État contre son père. David fut contraint de s’enfuir. Par la suite, les troupes d’Absalom combattent celles de David. Absalom était beau et sa chevelure magnifique se retrouva prise dans les branches d’un arbre. Alors qu’il y était suspendu, Joab, commandant de l’armée de David, le tua.
Apprenant ces nouvelles, David fut accablé de chagrin : « Alors le roi fut tout bouleversé, il monta dans le donjon de la porte et se mit à pleurer ; et, tout en marchant, il disait : ‘Mon fils Absalon ! Mon fils, mon fils Absalon ! Que ne suis-je mort à ta place, Absalon, mon fils, ô mon fils !’ » (II Sam. XIX, 1) Joab se montra brutal dans sa réponse au roi : « Tu as fait honte aujourd’hui à tous tes serviteurs, qui ont sauvé en ce jour ton existence… et cela, en aimant tes ennemis et en haïssant ceux qui t’aiment ! Et maintenant, debout ! Montre-toi, parle au cœur de tes serviteurs. » (II, Sam. XIX, 6-8) La douleur de David après avoir perdu son fils entre en conflit avec ses responsabilités en tant que chef de la nation, et ce fut sa loyauté envers ses hommes qui lui sauva la vie. Qu’est-ce qui prime : ses devoirs en tant que père ou en tant que roi ?
L’existence de valeurs contradictoires signifie que le type de moralité que nous adoptons, ainsi que la société que nous créons, dépendent non seulement du choix de nos valeurs, mais également de la façon dont nous les hiérarchisons. Accorder la primauté à l’égalité par rapport à la liberté crée un certain type de société – le communisme soviétique par exemple. Accorder la primauté à la liberté par rapport à l’égalité conduit à l’économie de marché. Dans les deux sociétés, les individus peuvent accorder du prix aux mêmes choses, mais en les classant différemment sur l’échelle des valeurs, ce qui déterminera leur choix en cas de conflit de valeurs.
C’est ce qui est en jeu dans les récits sur le rire de Sarah et celui sur les frères de Joseph. Vérité et paix sont toutes deux des valeurs, mais laquelle choisirons-nous lorsqu’elles entrent en conflit ? Les sages rabbiniques ne s’ac- cordent pas tous sur ce point.
Voici par exemple une célèbre controverse entre les écoles de Hillel et de Shammaï sur ce qu’il faut dire à une fiancée à son mariage. (Voir Ketoubot, 1- b). Il était de coutume de dire que « la fiancée est belle et gracieuse ». Des membres de l’école de Shammaï cependant, n’étaient pas disposés à faire une telle déclaration si, selon eux, la fiancée n’était ni belle ni gracieuse. Car la Torah insiste sur la valeur suprême de la vérité : « Fuis la parole de mensonge » (Ex. XXIII, 7). L’école de Hillel ne l’acceptait pas. Qui était juge de la beauté et de la grâce d’une fiancée ? Assurément, le fiancé lui-même. Donc faire l’éloge d’une fiancée, ce n’était pas formuler une déclaration objective invérifiable empiri- quement. C’était simplement souscrire au choix du fiancé. C’était une façon de célébrer le bonheur du couple.
La courtoisie relève souvent de ce dilemme. Exprimer à quelqu’un à quel point vous appréciez le cadeau qu’il a apporté, même si vous ne l’aimez pas, ou dire à quelqu’un « Quel plaisir de te voir », alors qu’on espérait l’éviter, c’est davantage faire preuve de politesse qu’une tentative de duper. Nous connais- sons tous cela, et il n’y a donc aucun mal ; ce n’est pas comme si vous profériez un mensonge alors que des intérêts sont en jeu.
Plus fondamental, et d’inspiration plus philosophique, un midrash traite d’une conversation entre Dieu et les anges sur la question de savoir si les êtres humains devaient être créés :
C’est là un texte complexe. Que voulaient dire les anges ? Que signifie « Dieu se saisit de la vérité et la jeta à terre ? » Et qu’en est-il de l’argument de l’ange de la Paix selon lequel les hommes « ne cesseront jamais de se quereller » ?
À mon avis, cela signifie que les hommes sont voués au conflit tant que des groupes rivaux prétendront chacun détenir le monopole de la vérité. Le seul moyen d’apprendre à vivre en paix, c’est de réaliser que, limités de par leur qualité d’êtres humains, ils ne sauraient atteindre en cette vie la vérité telle qu’elle se trouve dans les Cieux. Pour nous, la vérité est toujours partielle, fragmentaire, le point de vue qu’on a de quelque part, et non comme le disent parfois les philosophes, « le point de vue de nulle part[6]. »
Cette profonde intelligence est, selon moi, la raison pour laquelle la Torah comprend de multiples facettes, le Tanakh fait parler tant de voix différentes, la Mishna et la Guemara sont structurées autour d’une controverse, et le Midrash se fonde sur l’hypothèse des « soixante-dix visages » de la Torah. Pour autant que je sache, aucune autre civilisation n’a une compréhension aussi subtile et aussi sophistiquée de la nature de la vérité.
Aucune autre non plus n’a accordé une telle valeur à la paix. Le judaïsme n’est pas et n’a jamais été pacifiste. La défense nationale exige parfois de faire la guerre. Mais Isaïe et Michée furent les premiers visionnaires d’un monde dans lequel « un peuple ne tirera plus l’épée contre un autre peuple » (Isaïe II, 4 ;Michée IV, 3) Isaïe est le poète de la paix par excellence.
Lorsqu’ils sont confrontés à un choix en matière de relations interper- sonnelles, les sages privilégient la paix par rapport à la vérité, notamment parce que la vérité peut s’épanouir dans la paix alors qu’elle est souvent la première victime de la guerre. Ainsi, les frères n’ont pas commis de faute en choisissant de mentir à Joseph pour préserver la paix au sein de la famille. Cela leur rappe- lait à tous cette profonde vérité : non seulement leur père humain, maintenant décédé, mais également leur Père céleste, éternellement vivant, souhaite que le peuple de l’alliance soit en paix
[1] C’est le thème du chapitre « La naissance du pardon », sur parashat Vayigash.
[2] Yevamot 65 b.
[3] Midrash Sekhel Tov, Toledot, 27, 19.
[4] Isaiah Berlin, ‘Two Concepts of Liberty,’ in Isaiah Berlin, Henry Hardy et Ian Harris, Liberty: Incor- porating Four Essays on Liberty, Oxford, Oxford UP, 2002. Voir également l’important ouvrage de Stuart Hampshire, Morality and Conflict, Cambridge, MA, Harvard UP, 1983.
[5] Béréshit Rabbah 8, 5.
[6] Thomas Nagel, The View From Nowhere, New York, Oxford University Press, 1986. En français, Le point de vue de nulle part, traduit par Sonia Kronlund, Éditions de l’Éclat, 1993. La seule personne à être parvenue à une conception non-anthropocentrique de la création du point de vue de Dieu, fut Job dans les chapitres XXXVIII-XLI du livre qui porte son nom.
Maurice was a visionary philanthropist. Vivienne was a woman of the deepest humility.
Together, they were a unique partnership of dedication and grace, for whom living was giving.
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