La grandeur, c’est l’humilité

Queen elizabeth meets holocaust survivors photo credit reuters

Il y a un détail fascinant dans le passage concernant le roi dans la paracha de cette semaine. Le texte dit :

« Lorsqu’il siégera sur le trône royal, il écrira pour lui-même, sur un rouleau, une copie de cette Torah, en présence des prêtres lévites. Elle devra rester auprès de lui et il la lira tous les jours de sa vie, afin qu’il apprenne à craindre l’Éternel son D.ieu, en veillant à observer toutes les paroles de cette loi et de ces décrets, sans se considérer comme supérieur à son peuple, et sans s’écarter de ces commandements ni à droite ni à gauche. Alors, lui et ses descendants régneront longtemps au milieu d’Israël. »

Deut. 17:18-20

Il doit « la lire tous les jours de sa vie » pour demeurer dans la crainte de D.ieu et ne jamais transgresser la loi de la Torah. Mais il y a aussi une autre raison : « pour qu’il ne commence pas à se sentir supérieur à ses frères » (traduction Kaplan), ou « afin que son cœur ne s’élève pas au-dessus de ses frères » (Robert Alter). Le roi devait faire preuve d’humilité. Le plus haut placé du pays ne devait pas se sentir comme étant le plus haut placé.

Ceci est particulièrement significatif dans la compréhension juive du leadership politique. Il y a d’autres commandements spécifiquement adressés au roi d’Israël : il ne doit pas accumuler de chevaux afin de ne pas établir de liens commerciaux avec l’Égypte. Il ne doit pas avoir trop de femmes « car elles détourneront son cœur ». Il ne doit pas accumuler de richesses. Ce sont là des tentations constantes pour un roi. Comme nous le savons, et comme les Sages l’ont souligné, ce sont ces trois interdictions que Salomon, le plus sage des hommes, a transgressées, marquant le début du long déclin vers la corruption qui a marqué une grande partie de l’histoire de la monarchie en Israël antique. Cela mena, après sa mort, à la division du royaume.

Mais ce n’étaient que les symptômes, pas la cause. La cause résidait dans le sentiment du roi que, puisqu’il est au-dessus du peuple, il est au-dessus de la loi. Comme le disent les rabbins, Salomon justifia sa transgression de ces interdictions en disant :

La seule raison pour laquelle un roi ne peut pas accumuler de femmes, c’est qu’elles détourneront son cœur ; donc, j’épouserai de nombreuses femmes et je ne laisserai pas mon cœur être détourné. Et puisque la seule raison de ne pas posséder beaucoup de chevaux est de ne pas établir de relations avec l’Égypte, j’aurai beaucoup de chevaux mais je ne commercerai pas avec l’Égypte.

Sanhedrin 21b

Dans les deux cas, il tomba dans le piège contre lequel la Torah avait mis en garde. Les femmes de Salomon détournèrent bien son cœur (Rois I, 11:3), et ses chevaux furent importés d’Égypte (I Rois 10:28-29). L’arrogance du pouvoir mène à sa perte. L’hubris conduit à la némésis.

C’est pourquoi la Torah insiste sur l’humilité, pas comme un simple raffinement ou une belle qualité à avoir, mais comme étant essentielle à la fonction. Le roi devait être traité avec les plus grands honneurs. En droit juif, seul un roi ne peut renoncer à l’honneur dû à sa fonction. Un parent peut le faire, un rav aussi, même un nassi, mais pas un roi (Kiddouchin 32a-b). Pourtant, il devait y avoir un contraste total entre les attributs extérieurs du roi et ses émotions intérieures.

Maïmonide s’exprime avec éloquence sur le sujet :

De même que la Torah lui accorde [au roi] un grand honneur et oblige chacun à le respecter, elle exige aussi de lui d’être humble et sans trace d’orgueil, comme il est dit : « Mon cœur est vide en moi » (Ps. 109:22). Il ne doit pas non plus traiter Israël avec arrogance, car il est dit : « Afin que son cœur ne s’élève pas au-dessus de ses frères » (Deut. 17:20). Il doit être gracieux et miséricordieux envers les petits comme les grands, se souciant de leur bien-être. Il doit protéger l’honneur même du plus humble. Lorsqu’il s’adresse au peuple dans son ensemble, il doit parler avec douceur, comme il est dit : « Écoutez-moi, mes frères et mon peuple… » (Chroniques I, 28:2), et de même : « Si aujourd’hui vous vous mettez au service de ce peuple… » (Rois I, 12:7). Il doit toujours se conduire avec une grande humilité. Il n’y eut personne de plus grand que Moïse, notre maître, et pourtant il dit : « Que sommes-nous ? Ce n’est pas contre nous que sont vos murmures » (Ex. 16:8). Il doit porter les difficultés, les charges, les plaintes et la colère du peuple comme une nourrice porte un enfant.

Lois des Rois 2:6

Le modèle est Moïse, décrit dans la Torah comme « très humble, plus que tout homme sur la face de la terre » (Nombres 12:3). Ici, « humble » ne signifie pas timide, craintif, effacé, ou manquant de confiance en soi. Moïse n’était rien de tout cela. Cela signifie honorer les autres et les considérer comme importants, aussi importants que soi-même. Ce n’est pas se rabaisser, mais élever les autres. Cela correspond à ce que Ben Zoma voulait dire lorsqu’il déclara : « Qui est honoré ? Celui qui honore les autres. » (Avot 4:1)

Cela conduisit à l’un des grands enseignements rabbiniques, compilé dans le siddour et récité à la sortie du Shabbat :

Rabbi Yo’hanan dit : « Partout où tu trouves la grandeur du Saint béni soit-Il, tu trouves aussi Son humilité. »

Ceci est écrit dans la Torah, répété dans les Prophètes, et énoncé une troisième fois dans les Hagiographes. Il est écrit dans la Torah :

« Car l’Éternel votre D.ieu est le D.ieu des dieux et le Seigneur des seigneurs, le D.ieu grand, puissant et redoutable, qui ne fait pas de favoritisme et n’accepte pas de pot-de-vin. »

Deut. 10:17

Aussitôt après, comme le note le Talmud (Meguila 31a), nous lisons que D.ieu « rend justice à l’orphelin et à la veuve, et aime l’étranger, lui donnant nourriture et vêtements… » (Deutéronome 10:18). D.ieu se soucie de tous, sans distinction de rang, et nous devons en faire autant, y compris - et surtout - un roi. La grandeur, c’est l’humilité.

Dans le contexte du jubilé de diamant de la reine Élisabeth II[1], il y a une histoire qui mérite d’être racontée. Elle se déroula au palais St James le 27 janvier 2005. En tant que grand-rabbin, j’avais été invité à rejoindre un groupe de survivants de la Shoah pour marquer ensemble le soixantième anniversaire de la libération d’Auschwitz. La ponctualité, disait Louis XVIII de France, est la politesse des rois. Les membres de la royauté arrivent à l’heure et repartent à l’heure. Il en est ainsi pour la reine, mais pas cette fois-ci. L’heure de son départ venue, elle resta. Et resta encore. Un de ses assistants dit qu’il ne l’avait jamais vue prolonger ainsi sa visite après l’heure prévue.


[1]  Cet essai a été écrit par le Rav Sacks à l’été 2012, à l’époque du jubilé de diamant de la Reine.

La reine accorda à chaque survivant – c’était un grand groupe – une attention personnelle et sans précipitation. Elle resta avec chacun jusqu’à ce qu’il ait fini de raconter son histoire personnelle. L’un après l’autre, les survivants venaient me voir comme dans un état de transe, me disant : « Il y a soixante ans, je ne savais pas si je serais vivant le lendemain, et aujourd’hui je parle à la reine. » Cela apporta une forme de clôture bénie à des vies profondément marquées. Soixante ans plus tôt, ils avaient été traités, en Allemagne, en Autriche, en Pologne, et dans une grande partie de l’Europe, comme des sous-hommes ; maintenant, la reine les traitait comme si chacun était un chef d’État en visite. Voilà l’humilité : non pas se rabaisser soi-même, mais élever les autres. Et là où se trouve l’humilité, se trouve la grandeur.

C’est une leçon pour chacun de nous. Rabbi Chlomo de Karlin disait : Der grester yetser hora is az mir fargest az mi is ein ben melekh, « La plus grande source du péché est d’oublier que nous sommes les enfants du roi. » Nous disons Avinou Malkénou, « Notre Père, notre Roi ». Il en découle que nous sommes tous membres d’une famille royale et devons agir en conséquence. Et la marque de la royauté, c’est l’humilité.

Le véritable honneur n’est pas celui que nous recevons, mais celui que nous donnons.


[1] Cet essai a été écrit par le Rav Sacks à l’été 2012, à l’époque du jubilé de diamant de la Reine.


questions a poser french table 5783 a la table de chabbath
  1. Comment quelqu’un qui occupe une position de pouvoir peut-il rester humble ?
  2. De quelle façon pouvons-nous pratiquer l’humilité cette semaine, à la maison, à l’école ou avec des amis ?
  3. Quels autres dirigeants du Tanakh ont manifesté les mêmes qualités d’humilité que Moïse ?

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