Prendre les choses personnellement

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Lorsque nous lisons l’histoire de Kora’h, notre attention a tendance à se porter sur les rebelles. Nous ne portons pas autant d’attention que nous le devrions sur la réponse de Moïse. Était-elle justifiée ? Était-elle mauvaise ? C’est une histoire compliquée. Tel que le Ramban l’explique, ce n’est pas par hasard que la rébellion de Kora’h soit survenue le lendemain de l’histoire des explorateurs. Tant que le peuple s’attendait à entrer en Terre promise, il perdait plus qu’il ne gagnait à remettre en question le leadership de Moïse. Il avait négocié avec succès tous les obstacles dans le passé. Il était leur plus grand espoir. Mais maintenant, une génération entière est condamnée à mourir dans le désert. Le peuple n’avait maintenant plus rien à perdre. Lorsque les gens n’ont plus rien à perdre, les rébellions surviennent. 

Examinons ensuite la constitution des rebelles eux-mêmes. Il est clair dans le récit qu’il n'était pas un groupe uniforme ou uni. Le Malbim explique qu’il existait trois différents groupes, chacun avec ses griefs et son idée derrière la tête. Il y avait d’abord Kora’h lui-même, un cousin de Moïse. Moïse était l’enfant du fils aîné de Kehat, Amram. Tout comme l’enfant du deuxième fils de Kehat, Yitzhar, Kora’h sentait que le deuxième rôle de leadership du grand prêtre lui revenait de droit.

Ensuite, il y avait Datan et Aviram qui sentaient que les postes de leadership leur revenaient de droit en tant que descendants de Ruben, le premier-né de Jacob.

Ensuite, il y avait les 250 autres, décrits par la Torah comme les “Princes de l'assemblée”, connus dans la congrégation, des hommes de renommée. Soit ils pensaient qu’ils avaient mérité d'être des dirigeants à titre méritocratique, soit, selon la suggestion du Ibn Ezra, ils étaient des nouveaux-nés qui ressentaient que le rôle de s’occuper de D.ieu était pris par les premiers-nés mâles et donnés aux Levi après la faute du Veau d’or. Une coalition de différents mécontentements : c’est comme cela que les rébellions ont tendance à commencer.

Quelle fut la réaction de Moïse à leur rébellion ? Sa première réponse consista à proposer un test simple et décisif : laisser tout le monde apporter une offrande d’encens, et laisser D.ieu décider qui sera agréé. Mais la réponse insolente et pleine de dérision de Datan et Aviram semble le perturber. Il se tourne vers D.ieu et dit :

"N'accueille point leur hommage ! Je n'ai jamais pris à un seul d'entre eux son âne, je n'ai jamais fait de mal à un seul d'entre eux."

Nombres 16:15

Mais ils n’avaient pas dit qu’il l’avait fait. C’est la première dissonance.

D.ieu menace de punir la congrégation entière. Moïse et Aaron intercèdent en leur faveur. D.ieu dit à Moïse de séparer la communauté des rebelles afin que les Hébreux ne soient pas touchés par la punition, chose que Moïse fait. Mais il dit ensuite quelque chose sans précédent.

"Par ceci vous reconnaîtrez que c'est l'Éternel qui m'a donné mission d'accomplir toutes ces choses, que je n'ai rien fait de mon chef : si ces gens meurent comme meurent tous les hommes ; ce n'est pas D.ieu qui m'a envoyé. Mais si l'Éternel produit un phénomène ; si la terre ouvre son sein pour les engloutir avec tout ce qui est à eux, et qu'ils descendent vivants dans la tombe, vous saurez alors que ces hommes ont offensé l'Éternel."

Nombres 16:28-30

Ce fut la seule fois que Moïse demanda à D.ieu de punir quelqu’un, et la seule fois qu’Il le mit au défi d’accomplir un miracle.

D.ieu fit comme Moïse le demanda. Naturellement, nous anticipons la fin de la rébellion : D.ieu envoya un signe immanquable que Moïse avait raison et que la rébellion était mal intentionnée. Mais ce n’est pas le cas. Loin de terminer la rébellion, les choses se dégradent : 

Toute la communauté des enfants d'Israël murmura, le lendemain, contre Moïse et Aaron, en disant : "C'est vous qui avez tué le peuple de l'Éternel !"

Nombres 17:6

Le peuple se réunit autour de Moïse et Aaron comme s’il allait les attaquer. D.ieu commence par frapper le peuple d’une plaie. Moïse dit à Aaron de faire une expiation et en fin de compte, la plaie s’arrête. Mais près de 14 700 personnes sont mortes. Ce n’est que lorsqu’une manifestation différente a lieu – quand Moïse prend douze tiges symbolisant les douze tribus, que les bourgeons d’Aaron fleurissent et donnent des fruits – que la rébellion se termine enfin.

Il est difficile d’éviter de conclure que l’intervention de Moïse, mettant au défi D.ieu de faire que la terre engloutisse ses adversaires, fut une erreur fatale. Si oui, de quelle genre d’erreur s’agit-il ?

L’expert en leadership de Harvard, Ronald Heifetz, affirme qu’il est essentiel pour un dirigeant de distinguer entre le rôle et le moi. Un rôle est une position que l’on occupe. Le moi est ce que nous sommes. Le leadership est un rôle. Ce n’est pas une identité. Ce n’est pas ce que nous sommes. Ainsi, un dirigeant ne devrait jamais prendre personnellement une attaque sur son leadership :

C’est un stratagème commun de personnaliser le débat sur des problèmes pour vous hors jeu… Vous voulez répondre lorsque vous êtes attaqué… Vous voulez vous défendre lorsque vous vous sentez diffamé… Lorsque les gens vous attaquent personnellement, le réflexe est de le prendre personnellement… Mais être critiqué par des personnes qui comptent pour vous fait presque toujours partie de l’exercice du leadership… Lorsque vous prenez des attaques personnellement, vous complotez involontairement d’une des manières courantes pour être hors jeu - vous faites de vous-même le problème.

Ronald Heifetz and Marty Linsky, Leadership on the Line, Harvard Business School Press, 2002, pp. 130, 190-191

Moïse prend la rébellion personnellement à deux reprises. D’abord, il se défend auprès de D.ieu après avoir été insulté par Datan et Aviram. Ensuite, il demande à D.ieu, par un miracle et de façon décisive, de montrer que lui – Moïse – est le dirigeant qu’Il a choisi. Mais Moïse n’était pas le problème. Il avait déjà bien agi en proposant le test de l’offrande de l’encens. Cela aurait résolu la question. En ce qui concerne la raison sous-jacente que la rébellion était possible – le fait que les gens étaient dévastés de savoir qu’ils n’entreraient pas en Terre promise – il n’y avait rien que Moïse puisse faire.

Moïse se laissa provoquer par la revendication de Kora’h, “pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l'assemblée du Seigneur ?" et par la remarque offensive de Datan et Aviram, “Et maintenant tu veux nous dominer !” Il s’agissait d’attaques profondément personnelles, mais en les percevant ainsi, Moïse permit à ses opposants de définir les termes du contrat. Ainsi, le conflit s’intensifia au lieu d’être désamorcé.

Il est difficile de ne pas voir cela comme étant le premier signe de la faille qui coûterait finalement Moïse la chance de mener son peuple sur la terre. Lorsque, presque quarante ans plus tôt, il dit au peuple qui se plaint du manque d’eau, “Or, écoutez, ô rebelles ! Est-ce que de ce rocher nous pouvons faire sortir de l'eau pour vous ?” (Num. 20:10), il démontre la même tendance de personnaliser le problème (.devrions-nous vous apporter de l’eau ?”) –, ce ne fut jamais à propos de “nous” mais à propos de D.ieu.

La Torah est implacablement honnête à propos de Moïse, comme elle l’est avec tous ses héros. Même les plus grandes erreurs. Dans le cas de Moïse, sa plus grande force était également sa plus grande faiblesse. Sa colère face à l’injustice l’a démarqué en tant que dirigeant dès le départ. Mais il s’est également permis de se faire provoquer par les gens qu’il dirigeait, et c'était cela, selon le Rambam (Huit Chapitres, cha. 4), qui l’a finalement amené à abandonner sa chance d’entrer sur la terre d'Israël.

Heifetz écrit :

“Recevoir la colère… est une tâche sacrée… Prendre le feu avec grâce transmet du respect pour les douleurs du changement.”

Ibid. 142, 146

Après l'épisode des explorateurs, Moïse fut confronté à une tâche presque impossible. Comment dirigez-vous un peuple lorsqu’il sait qu’il n’atteindra pas sa destination de son vivant ? En fin de compte, ce qui calma la rébellion fut de voir le bâton d’Aaron, une pièce de bois sec, revenir à la vie, porter les fleurs et les fruits. Il ne s’agissait peut-être pas d’Aaron mais des israélites eux-mêmes. Condamnés à mourir dans le désert, ils ont peut-être réalisé qu’ils avaient semé des fruits, leurs enfants, et que ce serait eux qui complèteraient le périple que leurs parents avaient commencé. Ce fut en fin de compte leur consolation. 

Parmi tous les défis de leadership, ne pas prendre la critique personnellement et rester calme lorsque les gens que vous dirigez sont en colère contre vous est peut-être le plus difficile de tous. C’est peut-être pour cela que la Torah dit ce qu’elle dit sur Moïse, le plus grand dirigeant à avoir jamais existé. C’est une manière de mettre en garde les générations à venir : si à l'occasion vous êtes attristé par la colère des gens, soyez réconforté. Ce fut également le cas de Moïse. Rappelez-vous du prix que Moïse a payé, et restez calme.

Bien que cela puisse paraître autrement, la colère à laquelle vous êtes confronté n’a rien à voir avec vous en tant que personne et tout ce qui a à voir avec ce que vous représentez. Dépersonnaliser les attaques est la meilleure manière de les gérer. Les gens se mettent en colère lorsque les dirigeants ne peuvent pas faire disparaître de dures réalités par magie. Dans de telles circonstances, les dirigeants sont appelés à accepter cette colère avec grâce. Il s’agit là d’une tâche véritablement sacrée. 


questions a poser french table 5783 a la table de chabbath
  1. De quelle autre manière l’histoire des espions a-t-elle pu influencer la rébellion de Kora’h ? 
  2. Selon vous, qu’est-ce que Moïse a appris de cette rébellion ? 
  3. Comment pensez-vous que les dirigeants devraient réagir à la critique ?

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