Comment comprendre les rôles différents des hommes et des femmes dans le judaïsme ? D’une part, l’identité juive se transmet par les femmes, pas par les hommes. L’enfant d’une mère juive est juif ; l’enfant d’un père juif et d’une mère non juive ne l’est pas. Cette règle halakhique remonte au tout premier enfant juif, Isaac. Hagar, la servante égyptienne de Sarah a déjà donné un enfant à Abraham, Ismaël. Pourtant, Dieu insiste que seul le fils de Sarah perpétuera l’alliance. Le facteur décisif fut la filiation matrilinéaire et non patrilinéaire.
D’autre part, le statut est conféré par les hommes. Au tout début de Bamidbar, un recensement est effectué (d’où son nom de Livre des Nombres) :
« Faites le relevé de toute la communauté des enfants d’Israël, selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles, comptés par tête. »
Les hommes sont comptés, les femmes non. Dans ce cas, la raison est évidente, fournie par le verset suivant : « Depuis l’âge de vingt ans et au-delà, tous les Hébreux aptes au service, vous les classerez selon leurs légions, toi et Aaron. » Ce recensement était destiné à compter ceux qui pouvaient porter les armes. Traditionnellement, les hommes combattent ; les femmes protègent. Historiquement, la guerre est une affaire masculine.
Mais il existe d’autres formes de statut se transmettant par les hommes. Sur le trône, c’est le fils qui succède à son père. Un cohen est quelqu’un dont le père est cohen. Un lévite est quelqu’un dont le père est lévite. Les héritages familiaux sont régis par la filiation patrilinéaire. C’est implicite dans l’expression « selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles, comptés par tête. » On trouve un contre-exemple majeur dans la suite du livre de Bamidbar (ch. XXVII) dans l’histoire des filles de Tselofhad dont la revendication à l’héritage de leur père dans le pays d’Israël (puisqu’il n’avait pas de fils) est légitimée par Dieu Lui-même. En règle générale, cependant, dans le judaïsme, l’identité est maternelle, l’héritage paternel.
La question de la différenciation des genres doit être abordée avec une certaine circonspection. C’est un sujet délicat et, ces dernières années, les sensibilités en sont de plus en plus exacerbées… En dépit des passions qu’il suscite, voire à cause d’elles, il faudrait examiner la tradition juive et son approche duelle. Le rabbin Baroukh Halevi Epstein (Tossefet Berakha sur Nbres i, 2) fait une observation linguistique fondée sur des sources midrashiques et aggadiques : les mots ben, fils, et bat, fille, sont tous deux des formes abrégées d’autres mots. Ben vient du mot boneh, bâtisseur (« Ne lis pas Tes enfants, mais Tes bâtisseurs). Bat est une forme contractée de bayit, maison. Selon cette tradition, les hommes construisent des bâtiments ; les femmes fondent des foyers. (Il ajoute que le mot oumma, une nation, vient du mot em, une mère. L’identité nationale comme l’identité personnelle se transmet par la mère).
De récentes recherches ont apporté un éclairage scientifique à notre compréhension des différences entre les sexes, même si cet éclairage implique souvent une généralisation sur les deux sexes. En 2002, Steven Pinker[1] en résumait ainsi les preuves dans son livre Comprendre la nature humaine : Dans toutes les cultures, les hommes sont plus agressifs et plus enclins à la violence physique que les femmes. Dans toutes les cultures, les rôles sont répartis en fonction des différences de sexe : les femmes assument en général une plus grande responsabilité dans l’éducation des enfants ; les hommes ont tendance à occuper des postes de leadership dans le domaine public et la sphère politique. Il existe, bien sûr, de notables exceptions, mais le modèle est suffisamment universel pour réfuter l’idée que les différences de sexe sont « construites » – produits de la culture et de conventions plutôt que de la biologie.
Dans The Essential Difference (2003), Simon Baron-Cohen, professeur de psychologie et de psychiatrie à l’université de Cambridge, soutient que le cerveau féminin est, de manière prédominante, programmé pour l’empathie ; le cerveau masculin pour la construction de systèmes. L’empathie est la capacité à comprendre et à établir un lien avec une personne en tant que personne, via la sensibilité et l’intelligence émotionnelle. La construction de systèmes traduit le besoin d’analyser, d’explorer et d’expliquer des phénomènes en découvrant les règles qui les régissent. Ressentir de l’empathie nécessite un certain degré d’attachement ; concevoir un système nécessite un certain détachement. « Alors que le mode naturel de compréhension et de prédiction de la nature des événements et des objets consiste à systématiser, le mode naturel de compréhension d’une personne passe par l’empathie[2]. »
Dans son livre In a Different Voice (1984) traduit en français sous le titre Une si grande différence (Flammarion, 1986), Carol Gilligan, professeur à l’université de Harvard, explique que les hommes et les femmes, comme on pouvait s’y attendre, adoptent différents types de raisonnement moral. Les hommes ont tendance à penser davantage en termes de justice, de droits et de principes abstraits ; les femmes, davantage en termes de compassion, d’attention et de conciliation. Carol Gilligan parle de deux modes de jugement, deux constructions différentes du domaine moral – l’une traditionnellement associée à la masculinité et au monde public du pouvoir social, l’autre avec la féminité et l’intimité des échanges familiaux. Cette étude, comme d’autres ont été vulgarisées pour la première fois par le titre d’un best-seller : Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus (1992).
La Torah reflète ces différences classiques. Nos premières matriarches, Sarah et Rebecca, semblent toutes deux comprendre mieux que leurs époux quel enfant perpétuera l’alliance (Isaac et non Ismaël ; Jacob et non Ésaü). Le Tanakh abonde en portraits de « fortes » femmes. Dans ma Haggadah, je raconte l’histoire de « six femmes » de l’Exode qui jouèrent un rôle déterminant dans l’histoire de la délivrance : Yokheved, Myriam, Shifra, Poua, Tsippora et la fille de Pharaon, Batya. Et on trouve bien d’autres héroïnes dans les pages du Tanakh, entre autres : Hannah, Déborah, Ruth, ‘Houlda et Esther. Ce qui caractérise ces femmes, c’est leur intelligence émotionnelle et spirituelle, ainsi que le courage moral qui en résulte.
À ma connaissance, il n’existe que deux cas dans le Tanakh où le mot « Torah » est associé à un mot abstrait. L’un se trouve dans la description du prêtre idéal par le prophète Malachie.
Une doctrine de vérité (torat emet) s’est rencontrée dans sa bouche, aucune iniquité ne s’est trouvée sur ses lèvres ; il a cheminé devant Moi en paix et en droiture, et beaucoup, par lui, sont revenus du crime.
Malachie II, 6
L’autre figure dans la célèbre description de la « femme vaillante » (eshet ‘hayil) du livre des Proverbes :
Elle ouvre la bouche avec sagesse, et des leçons empreintes de bonté (torat ‘hessed) sont sur ses lèvres.
Prov. XXXI, 26
La différence établie entre les idées du Tanakh sur la quête impartiale de la vérité (torat emet) et l’élan passionné vers la bonté (torat ‘hessed) fait précisément l’objet des travaux de Baron-Cohen et Carol Gilligan, plus de trente siècles plus tard.
D’où la distinction établie par la Torah entre le domaine public, social et politique d’une part, et la dimension personnelle de l’identité et des relations de l’autre. Le statut et le rang dans une hiérarchie – domaines dans lesquels la Torah privilégie l’homme – sont essentiellement d’ordre social. Ils relèvent du domaine public. Ils font l’objet de confrontations féroces, de luttes pour le pouvoir et la gloire. Ce qui est inhabituel dans la Torah, et ce qui a toujours fait la plus grande force du judaïsme, c’est l’accent mis sur l’autre domaine, personnel, celui où l’amour, la compassion et la clémence sont les vertus de l’alliance.
D’où la centralité et la dignité d’ordre religieux, spirituel, conférées au foyer et à la famille dans le judaïsme. J’ai appelé cela la primauté de la sphère privée sur la sphère politique. C’est pourquoi, dans la foi juive, le statut social est donné par le père, et l’identité personnelle par la mère. Au cours d’un échange que j’eus un jour en public avec Steven Pinker, il fit remarquer que l’interprétation donnée par la Torah des différences entre hommes et femmes est convaincante et corroborée par la science contemporaine. Carol Gilligan, à la fin de son livre, fait une observation fort judicieuse :
Le domaine moral est… élargi par l’inclusion de la responsabilité et de la sollicitude dans les relations. L’épistémologie sous-jacente change en conséquence ; fondée auparavant sur l’idéal grec de la connaissance pour qui elle était une correspondance entre l’esprit et la forme, elle repose maintenant sur la conception biblique de la connaissance qui la définit comme un processus de relation humaine. »
p. 276
Ainsi, lorsqu’on veut connaître la force d’une armée, comme au début de Bamidbar, on compte les hommes. Mais si l’on veut connaître la force d’une civilisation, il faut observer les femmes. Car c’est leur intelligence émotionnelle qui protège la personne contre le politique, le pouvoir des relations contre les relations du pouvoir.
[1] Steven Pinker, The Blank Slate, Penguin, 2003, p. 337-371 ; en français, Comprendre la nature humaine, traduit par Marie-France Desjeux, Odile Jacob, 2005, p. 404 notamment.
[2] Les chercheurs parlent de théorie de l’empathisation et de la systématisation. [N.d.T.]
Personne privée – personne publique
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Comment comprendre les rôles différents des hommes et des femmes dans le judaïsme ? D’une part, l’identité juive se transmet par les femmes, pas par les hommes. L’enfant d’une mère juive est juif ; l’enfant d’un père juif et d’une mère non juive ne l’est pas. Cette règle halakhique remonte au tout premier enfant juif, Isaac. Hagar, la servante égyptienne de Sarah a déjà donné un enfant à Abraham, Ismaël. Pourtant, Dieu insiste que seul le fils de Sarah perpétuera l’alliance. Le facteur décisif fut la filiation matrilinéaire et non patrilinéaire.
D’autre part, le statut est conféré par les hommes. Au tout début de Bamidbar, un recensement est effectué (d’où son nom de Livre des Nombres) :
Les hommes sont comptés, les femmes non. Dans ce cas, la raison est évidente, fournie par le verset suivant : « Depuis l’âge de vingt ans et au-delà, tous les Hébreux aptes au service, vous les classerez selon leurs légions, toi et Aaron. » Ce recensement était destiné à compter ceux qui pouvaient porter les armes. Traditionnellement, les hommes combattent ; les femmes protègent. Historiquement, la guerre est une affaire masculine.
Mais il existe d’autres formes de statut se transmettant par les hommes. Sur le trône, c’est le fils qui succède à son père. Un cohen est quelqu’un dont le père est cohen. Un lévite est quelqu’un dont le père est lévite. Les héritages familiaux sont régis par la filiation patrilinéaire. C’est implicite dans l’expression « selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles, comptés par tête. » On trouve un contre-exemple majeur dans la suite du livre de Bamidbar (ch. XXVII) dans l’histoire des filles de Tselofhad dont la revendication à l’héritage de leur père dans le pays d’Israël (puisqu’il n’avait pas de fils) est légitimée par Dieu Lui-même. En règle générale, cependant, dans le judaïsme, l’identité est maternelle, l’héritage paternel.
La question de la différenciation des genres doit être abordée avec une certaine circonspection. C’est un sujet délicat et, ces dernières années, les sensibilités en sont de plus en plus exacerbées… En dépit des passions qu’il suscite, voire à cause d’elles, il faudrait examiner la tradition juive et son approche duelle. Le rabbin Baroukh Halevi Epstein (Tossefet Berakha sur Nbres i, 2) fait une observation linguistique fondée sur des sources midrashiques et aggadiques : les mots ben, fils, et bat, fille, sont tous deux des formes abrégées d’autres mots. Ben vient du mot boneh, bâtisseur (« Ne lis pas Tes enfants, mais Tes bâtisseurs). Bat est une forme contractée de bayit, maison. Selon cette tradition, les hommes construisent des bâtiments ; les femmes fondent des foyers. (Il ajoute que le mot oumma, une nation, vient du mot em, une mère. L’identité nationale comme l’identité personnelle se transmet par la mère).
De récentes recherches ont apporté un éclairage scientifique à notre compréhension des différences entre les sexes, même si cet éclairage implique souvent une généralisation sur les deux sexes. En 2002, Steven Pinker[1] en résumait ainsi les preuves dans son livre Comprendre la nature humaine : Dans toutes les cultures, les hommes sont plus agressifs et plus enclins à la violence physique que les femmes. Dans toutes les cultures, les rôles sont répartis en fonction des différences de sexe : les femmes assument en général une plus grande responsabilité dans l’éducation des enfants ; les hommes ont tendance à occuper des postes de leadership dans le domaine public et la sphère politique. Il existe, bien sûr, de notables exceptions, mais le modèle est suffisamment universel pour réfuter l’idée que les différences de sexe sont « construites » – produits de la culture et de conventions plutôt que de la biologie.
Dans The Essential Difference (2003), Simon Baron-Cohen, professeur de psychologie et de psychiatrie à l’université de Cambridge, soutient que le cerveau féminin est, de manière prédominante, programmé pour l’empathie ; le cerveau masculin pour la construction de systèmes. L’empathie est la capacité à comprendre et à établir un lien avec une personne en tant que personne, via la sensibilité et l’intelligence émotionnelle. La construction de systèmes traduit le besoin d’analyser, d’explorer et d’expliquer des phénomènes en découvrant les règles qui les régissent. Ressentir de l’empathie nécessite un certain degré d’attachement ; concevoir un système nécessite un certain détachement. « Alors que le mode naturel de compréhension et de prédiction de la nature des événements et des objets consiste à systématiser, le mode naturel de compréhension d’une personne passe par l’empathie[2]. »
Dans son livre In a Different Voice (1984) traduit en français sous le titre Une si grande différence (Flammarion, 1986), Carol Gilligan, professeur à l’université de Harvard, explique que les hommes et les femmes, comme on pouvait s’y attendre, adoptent différents types de raisonnement moral. Les hommes ont tendance à penser davantage en termes de justice, de droits et de principes abstraits ; les femmes, davantage en termes de compassion, d’attention et de conciliation. Carol Gilligan parle de deux modes de jugement, deux constructions différentes du domaine moral – l’une traditionnellement associée à la masculinité et au monde public du pouvoir social, l’autre avec la féminité et l’intimité des échanges familiaux. Cette étude, comme d’autres ont été vulgarisées pour la première fois par le titre d’un best-seller : Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus (1992).
La Torah reflète ces différences classiques. Nos premières matriarches, Sarah et Rebecca, semblent toutes deux comprendre mieux que leurs époux quel enfant perpétuera l’alliance (Isaac et non Ismaël ; Jacob et non Ésaü). Le Tanakh abonde en portraits de « fortes » femmes. Dans ma Haggadah, je raconte l’histoire de « six femmes » de l’Exode qui jouèrent un rôle déterminant dans l’histoire de la délivrance : Yokheved, Myriam, Shifra, Poua, Tsippora et la fille de Pharaon, Batya. Et on trouve bien d’autres héroïnes dans les pages du Tanakh, entre autres : Hannah, Déborah, Ruth, ‘Houlda et Esther. Ce qui caractérise ces femmes, c’est leur intelligence émotionnelle et spirituelle, ainsi que le courage moral qui en résulte.
À ma connaissance, il n’existe que deux cas dans le Tanakh où le mot « Torah » est associé à un mot abstrait. L’un se trouve dans la description du prêtre idéal par le prophète Malachie.
L’autre figure dans la célèbre description de la « femme vaillante » (eshet ‘hayil) du livre des Proverbes :
La différence établie entre les idées du Tanakh sur la quête impartiale de la vérité (torat emet) et l’élan passionné vers la bonté (torat ‘hessed) fait précisément l’objet des travaux de Baron-Cohen et Carol Gilligan, plus de trente siècles plus tard.
D’où la distinction établie par la Torah entre le domaine public, social et politique d’une part, et la dimension personnelle de l’identité et des relations de l’autre. Le statut et le rang dans une hiérarchie – domaines dans lesquels la Torah privilégie l’homme – sont essentiellement d’ordre social. Ils relèvent du domaine public. Ils font l’objet de confrontations féroces, de luttes pour le pouvoir et la gloire. Ce qui est inhabituel dans la Torah, et ce qui a toujours fait la plus grande force du judaïsme, c’est l’accent mis sur l’autre domaine, personnel, celui où l’amour, la compassion et la clémence sont les vertus de l’alliance.
D’où la centralité et la dignité d’ordre religieux, spirituel, conférées au foyer et à la famille dans le judaïsme. J’ai appelé cela la primauté de la sphère privée sur la sphère politique. C’est pourquoi, dans la foi juive, le statut social est donné par le père, et l’identité personnelle par la mère. Au cours d’un échange que j’eus un jour en public avec Steven Pinker, il fit remarquer que l’interprétation donnée par la Torah des différences entre hommes et femmes est convaincante et corroborée par la science contemporaine. Carol Gilligan, à la fin de son livre, fait une observation fort judicieuse :
Ainsi, lorsqu’on veut connaître la force d’une armée, comme au début de Bamidbar, on compte les hommes. Mais si l’on veut connaître la force d’une civilisation, il faut observer les femmes. Car c’est leur intelligence émotionnelle qui protège la personne contre le politique, le pouvoir des relations contre les relations du pouvoir.
[1] Steven Pinker, The Blank Slate, Penguin, 2003, p. 337-371 ; en français, Comprendre la nature humaine, traduit par Marie-France Desjeux, Odile Jacob, 2005, p. 404 notamment.
[2] Les chercheurs parlent de théorie de l’empathisation et de la systématisation. [N.d.T.]
Maurice was a visionary philanthropist. Vivienne was a woman of the deepest humility.
Together, they were a unique partnership of dedication and grace, for whom living was giving.
Contribution volontaire
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