Juste avant la révélation au mont Sinaï, Dieu ordonne à Moïse de communiquer Son projet au peuple. Par l’intermédiaire de Moïse, Dieu invite les enfants d’Israël à contracter une alliance avec Lui, ce qui définira leur identité à tout jamais :
« Vous avez vu ce que J’ai fait aux Égyptiens ; vous je vous ai portés sur les ailes des aigles, Je vous ai rapprochés de moi. Désormais, si vous êtes dociles à ma voix, vous serez mon trésor entre tous les peuples ! Car toute la terre est à Moi, mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte. »
Ex. XIX, 4-6
Cette expression – « un royaume de prêtres et une nation sainte » – quatre simples mots en hébreu, allait devenir la mission exprimée le plus brièvement et le plus simplement possible, véritable gageure pour le peuple juif. En fait, à l’exception peut-être des États-Unis, le peuple juif est l’unique nation à avoir un ordre de mission. La plupart des nations se définissent en termes de langue, de géographie, de structure politique, de long passé en commun, etc. Les Juifs sont devenus une nation en acceptant leur mission et leur alliance avec Dieu. Supprimez cet élément, et il devient difficile de dire ce qu’est un Juif.
Les mots, cependant, sont difficiles à comprendre. Je voudrais m’attacher ici à la première partie de la phrase, « un royaume de prêtres ». Interprétée littéralement, elle pose d’évidents problèmes. Tout d’abord, les Juifs ne consti- tuèrent jamais un royaume de prêtres. La prêtrise fut confiée à Aaron et ses fils. Moïse lui-même n’était pas prêtre. Une fois, Moïse dit « Plût au Ciel que tout le peuple de Dieu se composât de prophètes » (Nbres XI, 29), mais ni lui ni personne d’autre n’a dit : « Plût au Ciel que tout le peuple de Dieu se composât de prêtres[1]. »
Qui plus est, la prêtrise n’est pas considérée par la Torah comme un phéno- mène spécifiquement juif ou hébreu. Melchisédec, contemporain d’Abraham, est décrit comme « un prêtre du Dieu suprême » (Gen. XIV, 18). Jethro, le beau-père de Moïse, est qualifié au début de la parasha de « prêtre midianite » (Ex. XVIII, 1). Toutes les religions de l’Antiquité avaient leurs prêtres.
Les commentateurs classiques sont divisés. D’aucuns – Ibn Ezra, Nahmanide – accordent au mot prêtre le sens de « serviteurs ». Un prêtre est un homme consacré au service divin, ce qui devait désormais être la tâche de l’ensemble des Hébreux. D’autres – Saadia Gaon, Rashi, Rashbam – le com- prennent comme signifiant « princes », en se fondant sur le verset (II Samuel VIII, 18) dans lequel les fils de David sont qualifiés de cohanim, mot qui ne peut signifier prêtres et doit signifier nobles de la famille royale, princes. Puisque Dieu est le suprême Roi des Rois, et puisqu’Il a qualifié les Hébreux de « Mon fils, mon premier-né » (Exode IV, 22), les Israélites sont les enfants du roi – de la famille royale.
La suggestion la plus intéressante est celle d’Ovadia Sforno, qui interprète la phrase comme signifiant que les Hébreux sont vis-à-vis du reste de l’humanité ce que sont les enfants d’Aaron vis-à-vis des Hébreux. Ils sont, pour ainsi dire, les prêtres du monde, qui ont pour mission d’« enseigner à l’espèce humaine tout entière que tous doivent invoquer le nom de Dieu et Le servir d’un commun accord, comme ce sera en fait le rôle d’Israël à l’avenir[2]. » On remarquera que Sforno (Italie, 1470-1550) – qui écrivait en pleine Renaissance italienne – fournit l’interprétation la plus universaliste. Ce fut d’ailleurs dans l’Italie de la Renaissance que les Juifs et le judaïsme connurent une intégration sociale plus complète que partout ailleurs[3].
Je voudrais cependant suggérer un tout autre type d’interprétation en considérant le contexte plus large du monde de l’Antiquité et l’environnement dans lequel s’insère le récit biblique. Commençons par la proposition que les transformations les plus profondes survenant dans la situation humaine se produisent lorsqu’intervient un changement dans la technologie de l’informa- tion – dans la façon dont les êtres humains reçoivent et transmettent ce qu’ils savent. Les autres percées technologiques ont un impact limité. Elles modifient la façon dont les choses se font. La technologie de l’information a un impact systémique. Elle affecte le mode de réflexion[4].
Un exemple qui a manifestement changé la physionomie de l’Europe, fut l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, au milieu du XVe siècle[5]. Lorsque Luther s’engagea dans la Réforme, ses œuvres se propagèrent comme une traînée de poudre à travers l’Europe, déclenchant une série de révolutions qui conduisirent, avec le temps, à « l’émergence de la modernité. » Les idées de Luther avaient pourtant déjà été formulées deux siècles plus tôt à Oxford par John Wycliffe. Mais à son époque, l’imprimerie n’existait pas, en sorte que son impact demeura limité. À l’époque de Luther, il existait plus de deux cents presses d’imprimerie en Europe qui imprimèrent à des centaines de milliers d’exemplaires les œuvres de Luther et des Bibles en traductions vernaculaires. Impossible à contrôler, cette diffusion en masse transforma la politique et la culture de l’Europe.
La première invention technologique fut la naissance de l’écriture en Mésopotamie, il y a environ cinq mille ans[6]. Ce fut la naissance de la civilisation.
Si l’écriture fut, dans un premier temps, utilisée à des fins commerciales et administratives – il s’agissait de conserver la trace des créanciers et des débiteurs – ses possibilités beaucoup plus vastes furent bientôt exploitées pour pérenniser les mythes et les victoires des rois. Pour la première fois, des êtres humains purent accumuler des connaissances au-delà du champ de la seule mémoire humaine. Rien d’autre n’accéléra autant le rythme du progrès humain.
L’écriture fut inventée de façon indépendante au moins sept fois, en Mésopotamie (cunéiforme), dans l’ancienne Égypte (hiéroglyphique), dans la vallée de l’Indus (écriture de l’Indus), en Chine (idéogrammes), en Crète (l’écriture minoenne appelée linéaire B), et dans les Amériques (aussi bien chez les Mayas que chez les Aztèques). Les premiers systèmes d’écriture prirent en général la forme de pictogrammes, des reproductions stylisées d’objets représentant des symboles, ou des idéogrammes exprimant des caractéristiques ou des concepts. Certains évoluèrent en syllabaires, chaque symbole représentant une syllabe.
Les premiers systèmes d’écriture posaient cependant un problème évident. Le nombre de symboles concernés était considérable. En chinois, il en existe quelque soixante mille, et il fallait parfois consacrer plusieurs années pour les maîtriser. En conséquence, toute société dotée de l’écriture comprenait une élite instruite, une classe du savoir, souvent très présente dans l’administration. Les sociétés pictographiques ou idéographiques avaient une structure pyramidale, hiérarchique. Seuls quelques privilégiés avaient accès au savoir – et le savoir, comme le dit Francis Bacon[7], c’est le pouvoir.
Ce fut la seconde révolution qui mena à des perspectives inconnues jusqu’alors : l’invention de l’alphabet. Celui-ci réduisit à moins de trente le nombre de symboles à apprendre. Les premières inscriptions alphabétiques, connues sous le nom de protosémitiques, furent découvertes en 1905 par l’archéologue britannique William Flinders Petrie à Sarabit el-Khadim dans le désert du Sinaï. Il présuma qu’elles étaient l’œuvre d’Hébreux sortis d’Égypte et se rendant vers la Terre promise. Leur signification pleine et entière ne fut révélée qu’en 1916, avec leur déchiffrage par l’égyptologue britannique Alan Gardiner, le premier à saisir qu’elles étaient en fait alphabétiques. Au milieu des années 1990, John Darnell, égyptologue de Yale, fit une deuxième découverte similaire au Ouadi el-Hol (la vallée de la Terreur) près de Louxor.
Flinders Petrie comme Darnell remarquèrent que l’alphabet était conçu à partir de hiéroglyphes égyptiens en tronquant un mot ou une syllabe pour le réduire au son initial. Tous deux furent convaincus que les inventeurs des premiers alphabets n’étaient pas des Égyptiens, mais des Sémites, travailleurs, commerçants, esclaves ou contremaîtres. On ne peut donner une date précise de l’apparition du premier alphabet – vraisemblablement entre 1800 et 2000 avant l’ère chrétienne. Mais contrairement aux écritures pré-alphabétiques, l’alphabet semble n’avoir été inventé qu’une seule fois. Les centaines d’écriture qui existent sont toutes issues directement ou indirectement de l’écriture protosémitique du désert du Sinaï. Le mot alphabet lui-même vient des deux pre- mières lettres de l’écriture hébraïque aleph-bet. La première écriture à inclure des voyelles fut le grec, mais cette inclusion dérivait elle aussi d’anciens systèmes sinaïtiques / cananéens / phéniciens, comme le montrent ses quatre premières lettres. Alpha, beta, gamma, delta en grec correspondent à aleph, bet, gimmel et daled en hébreu.
Le lien entre cette évolution et le développement de la foi d’Israël est manifeste, même si l’on peut seulement émettre des hypothèses quant à sa forme précise. Comme l’écrit John Man : « Un nouveau Dieu et une nouvelle écriture œuvrèrent de concert pour forger une nouvelle nation et propager une idée qui allait changer le monde[8]. » L’alphabet créa le livre qui lui-même créa le peuple du livre. Était-ce la divine providence qui conduisit à cette invention, la rendant disponible exactement au bon moment et au bon endroit pour que les Hébreux l’utilisent aux fins les plus saintes, à savoir consigner la parole divine ? Ou bien ce nouveau développement a-t-il favorisé le développement de la conscience des Hébreux – les niveaux élevés d’abstraction, essentiels pour le monothéisme, rendus possibles par l’alphabétisation – ce qui leur permit de déchiffrer la parole du Dieu Unique ?
D’une façon ou d’une autre, l’alphabet a créé une opportunité qui n’avait jamais existé auparavant, une société d’alphabétisation en masse, voire générale. Avec seulement vingt-deux symboles, il pouvait être enseigné à tout un chacun en un laps de temps relativement court. On en voit la preuve en maints endroits du Tanakh, la Bible hébraïque. Isaïe dit : « Tous tes enfants seront les disciples de l’Éternel, et grande sera la concorde de vos enfants » (Isaïe LIV, 13), ce qui suppose une éducation généralisée. Dans le livre des Juges, avant les premiers rois d’Israël, on lit que Gédéon « arrêta un jeune homme, habitant de Souccot, qu’il interrogea, et qui lui écrivit les noms des notables et anciens de Souccot, au nombre de soixante-dix-sept hommes » ( Juges VIII, 14). Pour Gédéon, il allait de soi qu’un jeune homme, choisi au hasard, savait lire et écrire.
Après la révélation au mont Sinaï, Moïse « prit le livre de l’Alliance, dont il fit entendre la lecture au peuple » (Ex. XXIV, 7). S’agissait-il d’un rouleau de parchemin ? D’une inscription dans la pierre ? Nous n’avons aucun moyen de le savoir. Mais ce n’est certainement pas une coïncidence qu’Israël soit devenue la première nation de l’histoire – la seule en fait – à recevoir ses lois avant sa terre. Une loi qui pouvait aisément être écrite et lue, qui pouvait être trans- portée partout, était l’expression du Dieu omniprésent, dans le désert, aussi bien que dans le pays.
En fait, l’idée d’une société d’alphabétisation généralisée transforma le monde parce qu’elle annonçait la possibilité d’une société non hiérarchique dans laquelle chacun avait un accès égal au savoir. Ce fut une transformation capitale, résumée magistralement par les sages :
La couronne de la Torah est pour tout Israël, comme il est dit : « C’est pour nous qu’il dicta une doctrine à Moïse ; elle restera l’héritage de la communauté de Jacob » (Deut. XXXIII, 4) Quiconque le souhaite peut l’acquérir. Ne pensez pas que les deux autres couronnes [de la royauté et de la prêtrise] sont plus prestigieuses que celle de la Torah, car il est dit :
« Par moi [la Torah] règnent les rois, et les princes fondent des lois de justice. Par moi gouvernent les grands et les nobles, tous ceux qui rendent la justice sur terre. » (Proverbes VIII, 15-16) Il s’ensuit que la couronne de la Torah l’emporte en importance sur les deux autres couronnes[9].
L’égalité est le saint graal de toute politique révolutionnaire. On y a souvent aspiré, sans jamais l’atteindre. Les deux tentatives les plus connues concernent l’égalité des richesses (par le communisme ou le socialisme) et l’égalité des pouvoirs (par une démocratie participative et non représentative). Il est peu probable qu’un tel système perdure, parce que, fondamentalement, richesse et pouvoir sont l’objet de rivalités. Plus tu as, moins j’ai. En conséquence, ce qui est un gain pour moi est une perte pour toi.
Il n’en est pas de même du savoir. Si je te livre tout ce que je sais, je n’en saurai pas moins. Il se pourrait que j’en sache davantage. L’égalité de dignité fondée sur l’accès généralisé au savoir est la seule égalité susceptible de durer sur le long terme. C’est d’autant plus vrai si le savoir en jeu est, comme dans le judaïsme, la loi, et la source de la loi, Dieu Lui-même. C’est le savoir sur lequel se fonde le droit de cité. Au mont Sinaï, tous les enfants d’Israël sont devenus des associés de l’alliance. Dieu s’est adressé à chacun – seule révélation faite non à un prophète ou un groupe d’initiés, mais à un peuple tout entier. Chacun participait de la loi parce que chacun pouvait la lire et la connaître. Ils étaient tous des membres égaux d’une nation de foi placée sous la souveraineté de Dieu. Tel est l’événement du mont Sinaï.
Quel est le rapport avec l’expression « royaume de prêtres » ? On pense généralement à la prêtrise en termes de fonction : elle consiste à servir Dieu dans un lieu saint. Mais les prêtres détiennent aussi certains pouvoirs. Le mot « hiéroglyphe » signifie « écriture sacerdotale », parce que seuls les prêtres savaient lire et écrire. Le mot « clerc » signifie (a) qui a rapport au clergé, ministres de la religion, et (b) personnel de bureau qui tape à la machine et classe les dossiers. Si ce seul mot désigne deux choses aussi différentes, c’est parce que, tout au long du Moyen-Âge, les ministres du culte étaient prati- quement la seule classe à savoir lire et écrire. Les premières universités étaient destinées principalement à former des responsables religieux.
Concrètement, dans l’Antiquité, un prêtre était un homme qui savait lire et écrire. Un royaume de prêtres est donc une nation où l’instruction est généralisée. Comprise ainsi, la nature de l’alliance, et de la mission d’Israël, devient limpide. La loi que Dieu allait révéler au mont Sinaï allait devenir le lot de chaque membre de la nation. Il ou elle pouvait la connaître, la lire, l’étudier, l’intérioriser et l’intégrer. Le peuple juif était sommé de devenir, pour ainsi dire, une nation de juristes constitutionnalistes. C’est d’ailleurs ce qu’ils sont devenus dans une large mesure, du moins à l’époque rabbinique.
La Torah – la loi et l’enseignement divins – n’était pas un code écrit par un roi lointain, imposé par la force. Ce n’était pas non plus un mystère ésotérique compris seulement par une élite d’érudits. Elle devait être accessible à tous et compréhensible pour tous. Dieu se faisait enseignant, les Enfants d’Israël devenaient Ses élèves, et la Torah le texte qui les reliait les uns aux autres. Comme le dit le cantique : « Il a révélé Ses paroles à Jacob, Ses statuts et Ses lois à Israël. Il n’a fait cela pour aucun autre peuple ; ils ne connaissent pas Ses lois. Alléluia ! » (Ps. CXLVII, 19-20).
Rien de tel dans les annales de l’expérience religieuse de l’humanité. Dans le judaïsme, l’étude allait en fait devenir une expérience religieuse encore plus exaltante que la prière[10]. Les Juifs étaient instruits alors que la majorité de l’Europe était plongée dans l’ignorance. Ce fut grâce à l’étude que les Juifs créèrent une nouvelle forme de dignité humaine et d’égalité, tout à fait fascinante, et c’est la naissance de l’alphabet qui permit cette évolution. C’est ainsi que les Juifs devinrent « un royaume de prêtres. »
[1] Certes, Korah plaidait pour l’égalité et voulait être prêtre (Nombres XVI), mais c’est un récit complexe au cours duquel se manifestent plusieurs revendications émanant de divers groupes ayant pris part à la rébellion.
[2] Sforno, commentaire du livre de l’Exode XIX, 6. Son commentaire sur le verset précédent est également frappant. Il interprète la phrase « un trésor particulier entre tous les peuples » comme signifiant que, si les Juifs sont aimés de Dieu, c’est également le cas des justes de tous les peuples, car « toute la terre est à Moi ».
[3] Sforno était un homme d’une vaste érudition humaniste. Il étudia les mathématiques, la philosophie, la philologie et la médecine. De 1498 à 1500, il enseigna l’hébreu à l’humaniste chrétien Johannes Reuchlin.
[4] Sur la façon dont l’alphabétisation « restructure les consciences », voir Walter J. Ong, The Présence of the World, Yale University Press, 1967, et Orality and Literacy, New York, Routledge, 1982 ; en français, Oralité et écriture, traduit par Hélène Hiessler, Les Belles Lettres, 2014. Voir également Jack Goody, The Logic of Writing and the Organization of Society, Cambridge University Press, 1986 ; en français, La logique de l’écriture. L’écrit et l’organisation de la société, traduit par Anne-Marie Roussel, Armand Colin, 2018.
[5] Certes, les Chinois l’avaient inventée auparavant, mais la technologie n’était pas parvenue en Europe.
[6] Sur l’histoire de l’écriture et de l’alphabet, deux ouvrages ont paru récemment : David Sacks, The Alphabet, Arrow Books, 2004 ; et John Man, Alpha Beta, Headline Books, 2000. Sur l’alphabet hébreu en particulier, l’ouvrage de référence est celui de David Diringer, The Story of the Aleph Bet, Lincolns-Prager, 1958 ; en français, Une histoire de l’alphabet, traduit par Marie-Josée Chrétien et Louise Chrétien, Ed. De l’homme, 2008.
[7] Sir Francis Bacon, Religious Meditations, “Of Heresies”, 1957. [parfois aussi traduit par « savoir, c’est pouvoir »]
[8] John Man, Alpha Beta: How 26 Letters Shaped the Western World, Wiley 2001, p. 129.
[9] Rambam, Mishneh Torah, Talmud Torah 3, 1.
[10] Voir Shabbat 10 a.
Un royaume de prêtres
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Juste avant la révélation au mont Sinaï, Dieu ordonne à Moïse de communiquer Son projet au peuple. Par l’intermédiaire de Moïse, Dieu invite les enfants d’Israël à contracter une alliance avec Lui, ce qui définira leur identité à tout jamais :
Cette expression – « un royaume de prêtres et une nation sainte » – quatre simples mots en hébreu, allait devenir la mission exprimée le plus brièvement et le plus simplement possible, véritable gageure pour le peuple juif. En fait, à l’exception peut-être des États-Unis, le peuple juif est l’unique nation à avoir un ordre de mission. La plupart des nations se définissent en termes de langue, de géographie, de structure politique, de long passé en commun, etc. Les Juifs sont devenus une nation en acceptant leur mission et leur alliance avec Dieu. Supprimez cet élément, et il devient difficile de dire ce qu’est un Juif.
Les mots, cependant, sont difficiles à comprendre. Je voudrais m’attacher ici à la première partie de la phrase, « un royaume de prêtres ». Interprétée littéralement, elle pose d’évidents problèmes. Tout d’abord, les Juifs ne consti- tuèrent jamais un royaume de prêtres. La prêtrise fut confiée à Aaron et ses fils. Moïse lui-même n’était pas prêtre. Une fois, Moïse dit « Plût au Ciel que tout le peuple de Dieu se composât de prophètes » (Nbres XI, 29), mais ni lui ni personne d’autre n’a dit : « Plût au Ciel que tout le peuple de Dieu se composât de prêtres[1]. »
Qui plus est, la prêtrise n’est pas considérée par la Torah comme un phéno- mène spécifiquement juif ou hébreu. Melchisédec, contemporain d’Abraham, est décrit comme « un prêtre du Dieu suprême » (Gen. XIV, 18). Jethro, le beau-père de Moïse, est qualifié au début de la parasha de « prêtre midianite » (Ex. XVIII, 1). Toutes les religions de l’Antiquité avaient leurs prêtres.
Les commentateurs classiques sont divisés. D’aucuns – Ibn Ezra, Nahmanide – accordent au mot prêtre le sens de « serviteurs ». Un prêtre est un homme consacré au service divin, ce qui devait désormais être la tâche de l’ensemble des Hébreux. D’autres – Saadia Gaon, Rashi, Rashbam – le com- prennent comme signifiant « princes », en se fondant sur le verset (II Samuel VIII, 18) dans lequel les fils de David sont qualifiés de cohanim, mot qui ne peut signifier prêtres et doit signifier nobles de la famille royale, princes. Puisque Dieu est le suprême Roi des Rois, et puisqu’Il a qualifié les Hébreux de « Mon fils, mon premier-né » (Exode IV, 22), les Israélites sont les enfants du roi – de la famille royale.
La suggestion la plus intéressante est celle d’Ovadia Sforno, qui interprète la phrase comme signifiant que les Hébreux sont vis-à-vis du reste de l’humanité ce que sont les enfants d’Aaron vis-à-vis des Hébreux. Ils sont, pour ainsi dire, les prêtres du monde, qui ont pour mission d’« enseigner à l’espèce humaine tout entière que tous doivent invoquer le nom de Dieu et Le servir d’un commun accord, comme ce sera en fait le rôle d’Israël à l’avenir[2]. » On remarquera que Sforno (Italie, 1470-1550) – qui écrivait en pleine Renaissance italienne – fournit l’interprétation la plus universaliste. Ce fut d’ailleurs dans l’Italie de la Renaissance que les Juifs et le judaïsme connurent une intégration sociale plus complète que partout ailleurs[3].
Je voudrais cependant suggérer un tout autre type d’interprétation en considérant le contexte plus large du monde de l’Antiquité et l’environnement dans lequel s’insère le récit biblique. Commençons par la proposition que les transformations les plus profondes survenant dans la situation humaine se produisent lorsqu’intervient un changement dans la technologie de l’informa- tion – dans la façon dont les êtres humains reçoivent et transmettent ce qu’ils savent. Les autres percées technologiques ont un impact limité. Elles modifient la façon dont les choses se font. La technologie de l’information a un impact systémique. Elle affecte le mode de réflexion[4].
Un exemple qui a manifestement changé la physionomie de l’Europe, fut l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, au milieu du XVe siècle[5]. Lorsque Luther s’engagea dans la Réforme, ses œuvres se propagèrent comme une traînée de poudre à travers l’Europe, déclenchant une série de révolutions qui conduisirent, avec le temps, à « l’émergence de la modernité. » Les idées de Luther avaient pourtant déjà été formulées deux siècles plus tôt à Oxford par John Wycliffe. Mais à son époque, l’imprimerie n’existait pas, en sorte que son impact demeura limité. À l’époque de Luther, il existait plus de deux cents presses d’imprimerie en Europe qui imprimèrent à des centaines de milliers d’exemplaires les œuvres de Luther et des Bibles en traductions vernaculaires. Impossible à contrôler, cette diffusion en masse transforma la politique et la culture de l’Europe.
La première invention technologique fut la naissance de l’écriture en Mésopotamie, il y a environ cinq mille ans[6]. Ce fut la naissance de la civilisation.
Si l’écriture fut, dans un premier temps, utilisée à des fins commerciales et administratives – il s’agissait de conserver la trace des créanciers et des débiteurs – ses possibilités beaucoup plus vastes furent bientôt exploitées pour pérenniser les mythes et les victoires des rois. Pour la première fois, des êtres humains purent accumuler des connaissances au-delà du champ de la seule mémoire humaine. Rien d’autre n’accéléra autant le rythme du progrès humain.
L’écriture fut inventée de façon indépendante au moins sept fois, en Mésopotamie (cunéiforme), dans l’ancienne Égypte (hiéroglyphique), dans la vallée de l’Indus (écriture de l’Indus), en Chine (idéogrammes), en Crète (l’écriture minoenne appelée linéaire B), et dans les Amériques (aussi bien chez les Mayas que chez les Aztèques). Les premiers systèmes d’écriture prirent en général la forme de pictogrammes, des reproductions stylisées d’objets représentant des symboles, ou des idéogrammes exprimant des caractéristiques ou des concepts. Certains évoluèrent en syllabaires, chaque symbole représentant une syllabe.
Les premiers systèmes d’écriture posaient cependant un problème évident. Le nombre de symboles concernés était considérable. En chinois, il en existe quelque soixante mille, et il fallait parfois consacrer plusieurs années pour les maîtriser. En conséquence, toute société dotée de l’écriture comprenait une élite instruite, une classe du savoir, souvent très présente dans l’administration. Les sociétés pictographiques ou idéographiques avaient une structure pyramidale, hiérarchique. Seuls quelques privilégiés avaient accès au savoir – et le savoir, comme le dit Francis Bacon[7], c’est le pouvoir.
Ce fut la seconde révolution qui mena à des perspectives inconnues jusqu’alors : l’invention de l’alphabet. Celui-ci réduisit à moins de trente le nombre de symboles à apprendre. Les premières inscriptions alphabétiques, connues sous le nom de protosémitiques, furent découvertes en 1905 par l’archéologue britannique William Flinders Petrie à Sarabit el-Khadim dans le désert du Sinaï. Il présuma qu’elles étaient l’œuvre d’Hébreux sortis d’Égypte et se rendant vers la Terre promise. Leur signification pleine et entière ne fut révélée qu’en 1916, avec leur déchiffrage par l’égyptologue britannique Alan Gardiner, le premier à saisir qu’elles étaient en fait alphabétiques. Au milieu des années 1990, John Darnell, égyptologue de Yale, fit une deuxième découverte similaire au Ouadi el-Hol (la vallée de la Terreur) près de Louxor.
Flinders Petrie comme Darnell remarquèrent que l’alphabet était conçu à partir de hiéroglyphes égyptiens en tronquant un mot ou une syllabe pour le réduire au son initial. Tous deux furent convaincus que les inventeurs des premiers alphabets n’étaient pas des Égyptiens, mais des Sémites, travailleurs, commerçants, esclaves ou contremaîtres. On ne peut donner une date précise de l’apparition du premier alphabet – vraisemblablement entre 1800 et 2000 avant l’ère chrétienne. Mais contrairement aux écritures pré-alphabétiques, l’alphabet semble n’avoir été inventé qu’une seule fois. Les centaines d’écriture qui existent sont toutes issues directement ou indirectement de l’écriture protosémitique du désert du Sinaï. Le mot alphabet lui-même vient des deux pre- mières lettres de l’écriture hébraïque aleph-bet. La première écriture à inclure des voyelles fut le grec, mais cette inclusion dérivait elle aussi d’anciens systèmes sinaïtiques / cananéens / phéniciens, comme le montrent ses quatre premières lettres. Alpha, beta, gamma, delta en grec correspondent à aleph, bet, gimmel et daled en hébreu.
Le lien entre cette évolution et le développement de la foi d’Israël est manifeste, même si l’on peut seulement émettre des hypothèses quant à sa forme précise. Comme l’écrit John Man : « Un nouveau Dieu et une nouvelle écriture œuvrèrent de concert pour forger une nouvelle nation et propager une idée qui allait changer le monde[8]. » L’alphabet créa le livre qui lui-même créa le peuple du livre. Était-ce la divine providence qui conduisit à cette invention, la rendant disponible exactement au bon moment et au bon endroit pour que les Hébreux l’utilisent aux fins les plus saintes, à savoir consigner la parole divine ? Ou bien ce nouveau développement a-t-il favorisé le développement de la conscience des Hébreux – les niveaux élevés d’abstraction, essentiels pour le monothéisme, rendus possibles par l’alphabétisation – ce qui leur permit de déchiffrer la parole du Dieu Unique ?
D’une façon ou d’une autre, l’alphabet a créé une opportunité qui n’avait jamais existé auparavant, une société d’alphabétisation en masse, voire générale. Avec seulement vingt-deux symboles, il pouvait être enseigné à tout un chacun en un laps de temps relativement court. On en voit la preuve en maints endroits du Tanakh, la Bible hébraïque. Isaïe dit : « Tous tes enfants seront les disciples de l’Éternel, et grande sera la concorde de vos enfants » (Isaïe LIV, 13), ce qui suppose une éducation généralisée. Dans le livre des Juges, avant les premiers rois d’Israël, on lit que Gédéon « arrêta un jeune homme, habitant de Souccot, qu’il interrogea, et qui lui écrivit les noms des notables et anciens de Souccot, au nombre de soixante-dix-sept hommes » ( Juges VIII, 14). Pour Gédéon, il allait de soi qu’un jeune homme, choisi au hasard, savait lire et écrire.
Après la révélation au mont Sinaï, Moïse « prit le livre de l’Alliance, dont il fit entendre la lecture au peuple » (Ex. XXIV, 7). S’agissait-il d’un rouleau de parchemin ? D’une inscription dans la pierre ? Nous n’avons aucun moyen de le savoir. Mais ce n’est certainement pas une coïncidence qu’Israël soit devenue la première nation de l’histoire – la seule en fait – à recevoir ses lois avant sa terre. Une loi qui pouvait aisément être écrite et lue, qui pouvait être trans- portée partout, était l’expression du Dieu omniprésent, dans le désert, aussi bien que dans le pays.
En fait, l’idée d’une société d’alphabétisation généralisée transforma le monde parce qu’elle annonçait la possibilité d’une société non hiérarchique dans laquelle chacun avait un accès égal au savoir. Ce fut une transformation capitale, résumée magistralement par les sages :
L’égalité est le saint graal de toute politique révolutionnaire. On y a souvent aspiré, sans jamais l’atteindre. Les deux tentatives les plus connues concernent l’égalité des richesses (par le communisme ou le socialisme) et l’égalité des pouvoirs (par une démocratie participative et non représentative). Il est peu probable qu’un tel système perdure, parce que, fondamentalement, richesse et pouvoir sont l’objet de rivalités. Plus tu as, moins j’ai. En conséquence, ce qui est un gain pour moi est une perte pour toi.
Il n’en est pas de même du savoir. Si je te livre tout ce que je sais, je n’en saurai pas moins. Il se pourrait que j’en sache davantage. L’égalité de dignité fondée sur l’accès généralisé au savoir est la seule égalité susceptible de durer sur le long terme. C’est d’autant plus vrai si le savoir en jeu est, comme dans le judaïsme, la loi, et la source de la loi, Dieu Lui-même. C’est le savoir sur lequel se fonde le droit de cité. Au mont Sinaï, tous les enfants d’Israël sont devenus des associés de l’alliance. Dieu s’est adressé à chacun – seule révélation faite non à un prophète ou un groupe d’initiés, mais à un peuple tout entier. Chacun participait de la loi parce que chacun pouvait la lire et la connaître. Ils étaient tous des membres égaux d’une nation de foi placée sous la souveraineté de Dieu. Tel est l’événement du mont Sinaï.
Quel est le rapport avec l’expression « royaume de prêtres » ? On pense généralement à la prêtrise en termes de fonction : elle consiste à servir Dieu dans un lieu saint. Mais les prêtres détiennent aussi certains pouvoirs. Le mot « hiéroglyphe » signifie « écriture sacerdotale », parce que seuls les prêtres savaient lire et écrire. Le mot « clerc » signifie (a) qui a rapport au clergé, ministres de la religion, et (b) personnel de bureau qui tape à la machine et classe les dossiers. Si ce seul mot désigne deux choses aussi différentes, c’est parce que, tout au long du Moyen-Âge, les ministres du culte étaient prati- quement la seule classe à savoir lire et écrire. Les premières universités étaient destinées principalement à former des responsables religieux.
Concrètement, dans l’Antiquité, un prêtre était un homme qui savait lire et écrire. Un royaume de prêtres est donc une nation où l’instruction est généralisée. Comprise ainsi, la nature de l’alliance, et de la mission d’Israël, devient limpide. La loi que Dieu allait révéler au mont Sinaï allait devenir le lot de chaque membre de la nation. Il ou elle pouvait la connaître, la lire, l’étudier, l’intérioriser et l’intégrer. Le peuple juif était sommé de devenir, pour ainsi dire, une nation de juristes constitutionnalistes. C’est d’ailleurs ce qu’ils sont devenus dans une large mesure, du moins à l’époque rabbinique.
La Torah – la loi et l’enseignement divins – n’était pas un code écrit par un roi lointain, imposé par la force. Ce n’était pas non plus un mystère ésotérique compris seulement par une élite d’érudits. Elle devait être accessible à tous et compréhensible pour tous. Dieu se faisait enseignant, les Enfants d’Israël devenaient Ses élèves, et la Torah le texte qui les reliait les uns aux autres. Comme le dit le cantique : « Il a révélé Ses paroles à Jacob, Ses statuts et Ses lois à Israël. Il n’a fait cela pour aucun autre peuple ; ils ne connaissent pas Ses lois. Alléluia ! » (Ps. CXLVII, 19-20).
Rien de tel dans les annales de l’expérience religieuse de l’humanité. Dans le judaïsme, l’étude allait en fait devenir une expérience religieuse encore plus exaltante que la prière[10]. Les Juifs étaient instruits alors que la majorité de l’Europe était plongée dans l’ignorance. Ce fut grâce à l’étude que les Juifs créèrent une nouvelle forme de dignité humaine et d’égalité, tout à fait fascinante, et c’est la naissance de l’alphabet qui permit cette évolution. C’est ainsi que les Juifs devinrent « un royaume de prêtres. »
[1] Certes, Korah plaidait pour l’égalité et voulait être prêtre (Nombres XVI), mais c’est un récit complexe au cours duquel se manifestent plusieurs revendications émanant de divers groupes ayant pris part à la rébellion.
[2] Sforno, commentaire du livre de l’Exode XIX, 6. Son commentaire sur le verset précédent est également frappant. Il interprète la phrase « un trésor particulier entre tous les peuples » comme signifiant que, si les Juifs sont aimés de Dieu, c’est également le cas des justes de tous les peuples, car « toute la terre est à Moi ».
[3] Sforno était un homme d’une vaste érudition humaniste. Il étudia les mathématiques, la philosophie, la philologie et la médecine. De 1498 à 1500, il enseigna l’hébreu à l’humaniste chrétien Johannes Reuchlin.
[4] Sur la façon dont l’alphabétisation « restructure les consciences », voir Walter J. Ong, The Présence of the World, Yale University Press, 1967, et Orality and Literacy, New York, Routledge, 1982 ; en français, Oralité et écriture, traduit par Hélène Hiessler, Les Belles Lettres, 2014. Voir également Jack Goody, The Logic of Writing and the Organization of Society, Cambridge University Press, 1986 ; en français, La logique de l’écriture. L’écrit et l’organisation de la société, traduit par Anne-Marie Roussel, Armand Colin, 2018.
[5] Certes, les Chinois l’avaient inventée auparavant, mais la technologie n’était pas parvenue en Europe.
[6] Sur l’histoire de l’écriture et de l’alphabet, deux ouvrages ont paru récemment : David Sacks, The Alphabet, Arrow Books, 2004 ; et John Man, Alpha Beta, Headline Books, 2000. Sur l’alphabet hébreu en particulier, l’ouvrage de référence est celui de David Diringer, The Story of the Aleph Bet, Lincolns-Prager, 1958 ; en français, Une histoire de l’alphabet, traduit par Marie-Josée Chrétien et Louise Chrétien, Ed. De l’homme, 2008.
[7] Sir Francis Bacon, Religious Meditations, “Of Heresies”, 1957. [parfois aussi traduit par « savoir, c’est pouvoir »]
[8] John Man, Alpha Beta: How 26 Letters Shaped the Western World, Wiley 2001, p. 129.
[9] Rambam, Mishneh Torah, Talmud Torah 3, 1.
[10] Voir Shabbat 10 a.
Maurice was a visionary philanthropist. Vivienne was a woman of the deepest humility.
Together, they were a unique partnership of dedication and grace, for whom living was giving.
Inspiration et transpiration
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