Faire et entendre

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L’une des expressions les plus célèbres de la Torah figure dans la parasha de cette semaine. Souvent citée pour caractériser la foi juive en général, elle se compose de deux mots en hébreu : naassé venishma, littéralement, « nous ferons et nous entendrons » (Ex. XXIV, 7). Que signifie-t-elle, et pourquoi revêt-elle une telle importance ?

Il existe deux interprétations bien connues, l’une ancienne, l’autre plus moderne. La première apparaît dans le Talmud de Babylone[1] où elle sert à décrire l’enthousiasme et la ferveur inconditionnelle avec laquelle les Hébreux acceptèrent l’alliance avec Dieu au mont Sinaï. Lorsqu’ils déclarèrent à Moïse : « Tout ce que l’Éternel a dit, nous le ferons et nous l’entendrons », ils disaient en fait : Ce que Dieu nous demande, nous le ferons – s’exprimant ainsi avant d’avoir entendu le moindre commandement. Les mots « nous entendrons » impliquent qu’ils n’avaient pas encore entendu – ni les Dix commandements, ni les lois détaillées qui suivirent telles qu’elles sont présentées dans notre parasha. Ils étaient si enthousiastes à manifester leur assentiment à Dieu qu’ils accédèrent à Ses demandes avant de savoir ce qu’elles étaient.[2]

Cette lecture, adoptée également par Rashi dans son commentaire de la Torah, est difficile parce qu’elle suppose une lecture du récit hors de toute séquence chronologique (en vertu du principe qu’« il n’y a ni avant ni après dans la Torah »). Selon cette interprétation, les événements rapportés dans le chapitre XXIV, se sont produits avant ceux du chapitre XX, le récit de la révélation au mont Sinaï et les Dix commandements. Ibn Ezra, Rashbam et Ramban la réfutent et lisent les chapitres dans l’ordre chronologique. Pour eux, les mots naassé venishma ne signifient pas « nous ferons et nous entendrons », mais simplement « nous ferons et nous obéirons. »

La seconde interprétation – qui ne conserve pas le sens obvie du texte mais garde toute son importance – a été souvent été invoquée dans la pensée juive moderne. Selon elle, naassé venishma signifie « Nous ferons et nous comprendrons[3] ». Les tenants de cette interprétation en concluent qu’on ne peut comprendre le judaïsme qu’en le pratiquant, en respectant les commandements et en menant une vie juive. Au début était l’action[4]. Ensuite seulement intervient l’entendement, le discernement, la compréhension.

C’est là un signe et un point important. L’esprit occidental moderne a tendance à placer les choses dans l’ordre inverse. Avant de nous engager, nous cherchons à comprendre ce à quoi nous nous engageons. C’est tout à fait compréhensible lorsqu’il s’agit de la signature d’un contrat, de l’achat d’un nouveau téléphone portable ou d’un abonnement, mais non pas lorsqu’il s’agit d’un engagement existentiel. La seule façon de comprendre le leadership, c’est de diriger. La seule façon de comprendre le mariage, c’est de se marier. La seule façon de savoir si une carrière vous convient, c’est de s’y essayer pendant un certain temps. Ceux qui, au seuil de prendre une décision, tergiversent pour connaître les tenants et les aboutissants finissent par découvrir qu’ils n’ont pas vraiment vécu[5]. La seule façon de comprendre un mode de vie, c’est de prendre le risque de le vivre[6]. Donc, naassé venishma, « Nous ferons et ensuite, par une longue pratique et l’acquisition de l’expérience, nous comprendrons. »

Dans mon introduction aux Covenant et Conversation de cette année, j’ai suggéré une troisième interprétation quelque peu différente, fondée sur le fait que, d’après la Torah, les Hébreux ratifièrent l’alliance à trois reprises : une fois avant d’avoir entendu les commandements, et deux fois après. La différence est fascinante entre la façon dont la Torah décrit les deux premières réponses et la troisième :

Le peuple entier répondit d’une voix unanime : « Tout ce qu’a dit l’ÉTER- NEL, nous le ferons [naassé] ! »

Ex. XIX, 8

Moïse, de retour, transmit au peuple toutes les paroles de l’ÉTERNEL et tous les statuts ; et le peuple entier s’écria d’une seule voix : « Tout ce qu’a prononcé l’ÉTERNEL, nous l’exécuterons [naassé]. »

Ex. XXIV, 3

Et il prit le livre de l’Alliance, dont il fit entendre la lecture au peuple et ils dirent : « Tout ce qu’a prononcé l’ÉTERNEL, nous l’exécuterons docilement. [naassévenishma] »

Ex. XXIV, 7

Les deux premières réponses, qui portent uniquement sur l’action (naassé), sont données unanimement. Le peuple répond « ensemble », « d’une seule voix ». La troisième, qui porte non seulement sur le faire, mais sur l’écoute (nishma) ne mentionne pas l’unanimité. « Entendre », ici, revêt plusieurs sens : écouter, prêter attention, comprendre, intégrer, intérioriser, répondre et obéir. En d’autres termes, le mot se réfère à la dimension spirituelle, intérieure, du judaïsme.

Il en résulte une importante conséquence. Le judaïsme est une communauté du faire plutôt que de « l’écoute ». Il y a un code de loi juive qui fait autorité. En matière de halakha, [littéralement la marche à suivre], nous recherchons un consensus.

En revanche, bien qu’il existe indubitablement des principes de foi juive, en matière de spiritualité, il n’existe pas d’approche juive normative unique. Le judaïsme a eu ses prêtres et ses prophètes, ses rationalistes et ses mystiques, ses philosophes et ses poètes. Le Tanakh, la Bible hébraïque, s’exprime par diverses voix. Isaïe n’était pas Ézéchiel. Le livre des Proverbes relève d’une structure mentale différente de celle des livres d’Amos ou Osée. La Torah contient des lois et des récits, de l’histoire et une vision mystique, des rituels et des prières. Il y a des normes concernant la façon d’agir en tant que Juifs. Mais il y en a peu sur la façon de penser et de sentir en tant que Juifs.

Nous connaissons Dieu de façons différentes. D’aucuns le trouvent dans la nature, dans ce que Wordsworth appelait « un sens sublime / De quelque chose, si profondément lié / Dont l’habitat est la lumière des soleils couchants / Et l’océan entier, et l’air vif. » D’autres le découvrent dans une émotion inter- personnelle, dans l’expérience de l’amour donné et reçu – ce que Rabbi Akiva entendait par un véritable mariage : « la Présence divine présente entre » un mari et son épouse.

D’autres encore trouvent Dieu dans l’appel prophétique : « Que le bon droit jaillisse comme l’eau, la justice comme un torrent qui ne tarit point » (Amos V, 24). D’autres Le trouve dans l’étude, « se réjouir dans les paroles de Ta Torah… car elles sont notre vie et la longueur de nos jours ; nous les médi- tons jour et nuit. » D’autres Le trouvent dans la prière, découvrant que Dieu est proche de tous ceux qui l’invoquent sincèrement.

Il y a ceux qui trouvent Dieu dans la joie, la danse et le chant, comme le roi David lorsqu’il apporta l’Arche sainte à Jérusalem. D’autres – ou les mêmes personnes à différentes étapes de leur vie – Le découvrent dans les profondeurs, les larmes, le remords et un cœur brisé. Einstein découvrait Dieu dans la « for- midable symétrie » et la complexité ordonnée de l’univers. Le rav Kook Le trouvait dans l’harmonie de la diversité. Le rav Soloveitchik dans la solitude de l’être lorsqu’il atteint l’âme même de l’Existence.

Il existe une façon normative d’accomplir les actions de sainteté, mais il y a plusieurs façons d’entendre la voix de la sainteté, d’éprouver la Présence, de ressentir en même temps à quel point nous sommes petits, et comme est vaste l’univers que nous habitons, à quel point nous devons sembler insignifiants face à l’immensité de l’espace et aux myriades d’étoiles, et pourtant à quel point nous revêtons une importance extrême, sachant que Dieu a placé Son image et Sa ressemblance en nous, et nous a installés là, en ce lieu, à cette époque, avec ces talents, dans ces circonstances, avec une tâche à accomplir pour peu que nous soyons capables de le percevoir. Nous pouvons trouver Dieu dans les hauteurs et dans les profondeurs, dans la solitude et la solidarité, dans l’amour et la crainte, dans la gratitude et dans le besoin, dans la lumière éblouissante et au milieu de ténèbres insondables. Nous pouvons trouver Dieu en Le cherchant, mais il arrive qu’Il nous trouve lorsque nous nous y attendons le moins.

Telle est la différence entre naassé et nishma. Nous exécutons l’action divine « ensemble ». Nous répondons à Ses commandements « d’une seule voix ». Mais nous entendons la présence de Dieu de diverses manières car, si Dieu est Un, nous sommes tous différents, et nous Le rencontrons chacun à notre manière.


[1] Shabbat 88a-b.

[2] Il existe bien sûr des interprétations sensiblement différentes de l’assentiment des Hébreux. Selon l’une d’elles, Dieu « suspendit la montagne au-dessus d’eux », ne leur donnant pas d’autre choix que d’accepter ou du mourir (Shabbat 88 a).

[3] Le mot véhicule déjà ce sens dans l’hébreu biblique, comme en témoigne l’histoire de la tour de Babel, lorsque Dieu dit : brouillons leur langue afin que les hommes ne puissent plus se comprendre les uns les autres.

[4] C’est la célèbre phrase du Faust de Goethe.

[5] Cela ressemble à ce qu’a décrit Bernard Williams dans son célèbre article « Moral Luck » : il est impossible de savoir si certaines décisions sont les bonnes avant de les avoir prises et de constater leurs conséquences. Il prend l’exemple de Gauguin décidant de quitter sa carrière et sa famille pour partir peindre à Tahiti. Toutes les décisions existentielles comportent un risque.

[6] C’est, entre parenthèses, l’approche Verstehen de la sociologie et de l’anthropologie, selon laquelle des cultures ne peuvent être pleinement comprises de l’extérieur. Elles doivent être vécues de l’intérieur. C’est l’une des différences fondamentales entre sciences sociales et sciences naturelles.


questions a poser french table 5783 a la table de chabbath
  1. Pourquoi est-ce important, en tant que communauté, que nous suivions tous les mêmes comportements et actions, par exemple, en suivant la Halakha
  2. Pourquoi n’existe-t-il pas une manière unique de se connecter à D.ieu et à la spiritualité ? 
  3. Rabbi Sacks mentionne plusieurs voies menant vers D.ieu dans ce texte. Laquelle d’entre elles vous parle le plus ? Existe-il d’autres moyens que vous avez trouvés pour atteindre D.ieu ?

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