L’École de la liberté

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Tu donneras alors cette explication à ton fils :

‘C’est dans cette vue que l’Éternel a agi en ma faveur quand je sortis d’Égypte’. »

Ex. XIII, 8 

C’était le moment qu’ils attendaient depuis plus de deux cents ans. Les Hébreux, esclaves en Égypte, allaient être libérés. Dix plaies avaient frappé le pays. Les gens du peuple furent les premiers à comprendre ; Pharaon fut le dernier. Dieu était du côté de la liberté et de la dignité humaine. Vous ne pouvez pas construire une nation, si puissantes soient votre police et votre armée, en asservissant les uns au profit des autres. L’histoire se retournera contre vous, comme elle l’a fait contre chaque tyrannie exercée contre l’humanité. 

Le moment était venu. Les Hébreux étaient sur le point d’être libérés. Moïse leur dirigeant, les rassembla et se prépara à leur parler. Quels thèmes allait-il aborder en ce moment fatidique de la naissance d’un peuple ? Il aurait pu parler de bien des choses. De la liberté, de la brisure de leurs chaînes et de la fin de l’esclavage. Il aurait pu parler de la destination du voyage qu’ils allaient entreprendre, le « pays ruisselant de lait et de miel » (Ex. III, 17). Ou il aurait pu choisir un thème plus sombre : le périple qui les attendait, les dangers qu’ils allaient affronter : ce que Nelson Mandela appela « la longue marche vers la liberté. » N’importe lequel de ces thèmes aurait pu faire partie intégrante du discours d’un grand dirigeant conscient du moment historique dans la destinée d’Israël.

Moïse n’aborda aucun de ces thèmes. Il parla des enfants, de l’avenir lointain et du devoir de transmettre la mémoire du passé aux générations à naître. À trois reprises dans la parasha de Bo, il revient sur ce thème :

Quand vous serez arrivés dans le pays que le Seigneur vous donne, comme Il vous l’a promis, vous conserverez ce rite. Alors quand vos enfants vous demanderont : « que signifie pour vous ce rite ? » Vous répondrez :  « C’est le sacrifice de la Pâque en l’honneur de l’Éternel qui épargna les demeures des Hébreux en Égypte, alors qu’il frappa les Égyptiens et voulut préserver nos familles. »

Ex. XII, 26-27

Tu donneras alors cette explication à ton fils : « C’est dans cette vue que l’Éternel a agi en ma faveur, quand je sortis d’Égypte ».

Ex. XIII, 8

Et lorsque ton fils, un jour te questionnera en disant : « qu’est-ce que cela ? », tu lui répondras : « D’une main toute puissante, l’Éternel nous a fait sortir d’Égypte, d’une maison d’esclavage. » 

Sur le point de recouvrer leur liberté, les Hébreux sont investis de la mission de devenir une nation d’éducateurs. C’est ce qui fait de Moïse non seulement un grand dirigeant, mais un dirigeant unique en son genre. Ce que la Torah enseigne, c’est que la liberté se conquiert, non pas sur le champ de bataille, non pas dans l’arène politique, ni dans les tribunaux, nationaux ou internationaux, mais dans l’imagination et la volonté des hommes. Pour défendre un pays, il faut une armée. Mais pour défendre une société libre, il faut des écoles. Il faut des familles et un système éducatif dans lequel les idéaux se transmettent d’une génération à l’autre, sans jamais abandonner, désespérer ou sombrer dans l’amertume. On n’a jamais mieux compris la liberté. Il n’est pas difficile, disait Moïse, de recouvrer la liberté, mais la maintenir, c’est l’œuvre d’une centaine de générations. Oubliez-la et vous la perdez.

La liberté nécessite trois institutions : des parents, une éducation et une mémoire. Vous devez parler à vos enfants de l’esclavage et du long périple vers la libération. Ils doivent chaque année goûter le pain de l’affliction et les herbes amères du travail servile. Ils doivent savoir à quoi ressemble l’oppression s’ils veulent la combattre le moment venu. Les Juifs sont ainsi devenus le peuple qui eut pour passion l’éducation, dont les citadelles furent les écoles et dont les héros étaient les enseignants.

En sorte qu’à l’époque de la destruction du deuxième Temple, les Juifs avaient bâti le premier système au monde d’éducation obligatoire pour tous, payée sur les fonds publics :

Souviens-toi bien de l’homme Yehoshoua ben Gamla sans lequel la Torah eut été oubliée par Israël. Au début, un enfant recevait l’enseignement de son père et, en conséquence, les orphelins demeuraient sans éducation. Il fut alors résolu que des maîtres d’école seraient nommés à Jérusalem, et qu’un père [qui vivait hors de la ville] y amènerait son enfant et ferait en sorte qu’il reçoive une éducation, mais l’orphelin demeurait privé de cours. Il fut alors décidé de nommer des maîtres dans chaque région, et les garçons âgés de seize et dix-sept ans leur seraient confiés ; mais si un maître était en colère contre un élève, il se rebellait et partait. Yehoshoua ben Gamla finit par établir que les maîtres seraient nommés dans chaque province et dans chaque ville, et que les enfants à partir de l’âge de six ou sept ans leur seraient confiés[1].

L’Angleterre, en revanche, n’institua l’éducation obligatoire pour tous qu’en 1870. En Amérique, le Massachusetts donna l’exemple en 1852, et le Mississipi, en 1918, fut le dernier État à s’y conformer. L’importance accordée par les sages à l’éducation est illustrée par les deux passages suivants :

Si une ville n’a rien prévu pour l’éducation des enfants, ses habitants seront mis au ban jusqu’à ce que des maîtres soient engagés. S’ils persistent à ignorer leurs obligations, la ville sera frappée d’anathème, car le monde ne subsiste que grâce au souffle des écoliers[2].

Rabbi Yehouda, dit le Prince, envoya R. Hiyya, R. Issi et R. Ami en mission dans les villes d’Israël pour y nommer des maîtres d’école. Ils arrivèrent dans une ville sans maîtres d’école. Ils dirent aux habitants :  « Amenez-nous les défenseurs de la ville ». Ils présentèrent les soldats de la garde. Les rabbins dirent : « Ce ne sont pas les protecteurs de la ville,  mais ses destructeurs ». « Qui sont donc les protecteurs ? » demandèrent les habitants. Ils répondirent : « Les maîtres d’école[3]. »

Aucune autre religion n’a attaché une plus grande valeur à l’étude. Aucune ne lui a accordé un tel rang dans l’échelle des priorités communautaires. Au tout début, Israël savait que la liberté ne peut être créée par la législation, ni garantie par les seules structures politiques. Comme l’a déclaré le juge américain Learned Hand :

La liberté réside dans le cœur des hommes et des femmes ; lorsqu’elle y meurt, aucune constitution, aucune loi, aucun tribunal ne peut la sauver ; aucune constitution, aucune loi, aucun tribunal ne peut faire grand-chose pour l’aider. Quelle est donc cette liberté qui doit résider dans les cœurs des hommes et des femmes ? Ce n’est pas la volonté brute et débridée ; ce n’est pas la liberté d’agir à sa guise. Cela, c’est la négation de la liberté qui mène droit à sa suppression. Une société dans laquelle les hommes n’acceptent aucune entrave à leur liberté devient rapidement une société où la liberté est l’apanage de quelques barbares ; comme nous l’avons appris, pour notre plus grand malheur[4].

Telle est la vérité résumée dans la remarquable exégèse donnée par les sages. Ils se fondent sur le verset suivant qui traite des tables de la loi reçues par Moïse au Sinaï :

Ces tables étaient l’ouvrage de Dieu ; et ces caractères, gravés [harout] sur les tables, étaient des caractères divins.

Ex. XXXII, 16

Ils le réinterprètent ainsi :

Ne lis pas ‘harout, gravés, mais ‘herout, liberté, car nul n’est plus libre que celui qui s’adonne à l’étude de la Torah[5].

Ce qu’ils entendaient, c’est que si la loi est gravée dans le cœur des hommes, son respect n’a pas besoin d’être imposé par la police. La véritable liberté – ‘herout – est la capacité à se contrôler soi-même sans avoir à être contrôlé par d’autres. Sans l’acceptation volontaire d’un code de contraintes morales et éthiques, la liberté devient licence, et la société un champ de bataille d’instincts et de pulsions contraires.

Décisive dans ses implications, cette idée fut formulée pour la première fois par Moïse dans cette parasha, dans les propos qu’il adressa aux Hébreux rassemblés. Il leur expliqua que la liberté est bien autre chose qu’un moment de triomphe politique. Elle suppose un effort constant, au cours des âges, en vue d’enseigner à nos descendants les combats menés par nos ancêtres et les raisons de ces combats, afin que ma liberté ne soit jamais sacrifiée à la vôtre, ou acquise aux dépens d’autrui. C’est pourquoi, jusqu’à ce jour, à Pâque, nous mangeons de la matsa, le pain d’affliction non levé, et nous goûtons du maror, les herbes amères de l’esclavage, afin de nous rappeler l’âpre goût de l’affliction et n’être jamais tenté d’affliger son prochain.

Le phénomène le plus ancien et le plus tragique de l’histoire, c’est que les empires qui ont autrefois dominé le monde comme un colosse, finirent par décliner et disparaître. La liberté se fait individualisme, « chacun faisant ce que bon lui semblait6 », l’individualisme devient chaos, le chaos se transforme en quête de l’ordre, laquelle devient une nouvelle tyrannie imposant sa volonté par la force. Ce que, grâce à la Torah, les Juifs n’ont jamais oublié, c’est que la liberté est un incessant effort d’éducation auquel parents, enseignants, la maison et l’école sont partie prenante et partenaires dans le dialogue entre les générations. L’étude, le talmud Torah, est le fondement même du judaïsme, le gardien de notre héritage et de notre espoir. C’est pourquoi, lorsque la tradition décerne à Moïse le plus grand honneur, elle ne l’appelle pas « notre héros », « notre prophète » ou « notre roi ». Elle l’appelle, simplement, Moshé Rabbenou, Moïse notre maître. Car c’est dans le domaine de l’éducation que se perd ou se gagne le combat pour une société juste.


[1] Baba Batra 21a.

[2] Rambam, Mishneh Torah, Hilkhot Talmud Torah 2:1.

[3] Talmud Yeroushalmi, Haguiga, 1, 6.

[4] Discours à Central Park, New York, 21 mai 1944.

[5] Mishna, Avot, 6, 2.

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