Une poignée de poussière

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La troisième plaie semble identique à toutes les autres : une affliction, un retournement de la nature contre les Égyptiens, lesquels s’étaient euxmêmes retournés contre les Hébreux. L’histoire est racontée simplement, en peu de mots :

Toute la poussière de la terre se transforma en vermine, par tout le pays d’Égypte. Les devins essayèrent à leur tour, par leurs sortilèges, de faire disparaître la vermine, mais ils ne purent : la vermine resta sur les hommes et sur le bétail. Les devins dirent à Pharaon : « Le doigt de Dieu est là ! » Mais le cœur de Pharaon persista et il ne les écouta point. (Ex. VIII, 13-15)

Cet épisode recèle cependant une profondeur cachée. Pour la comprendre, nous devons nous intéresser plus particulièrement à un phénomène auquel on a accordé trop peu d’attention : le recours à l’humour dans la Torah. Sa forme la plus achevée réside dans l’utilisation de la satire pour railler les prétentions des humains à penser qu’ils pourraient imiter Dieu. Une chose fait rire Dieu : le spectacle de l’humanité tentant de défier le Ciel :

Les rois de la terre se soulèvent, 
les princes se liguent ensemble contre l’Éternel et son oint. 
« Brisons [disent-ils] leurs liens.
Rejetons loin de nous leurs chaînes ! »
Celui qui réside dans les cieux en rit, 
le Seigneur se raille d’eux.

Psaume II, 2-4

Le récit de la tour de Babel en offre un parfait exemple. La population de la plaine de Shinar décide de construire une ville avec une tour « qui atteindra le ciel » (Genèse XI, 1-9). C’est un défi lancé à l’ordre de la nature conçu par Dieu (« Les cieux, oui, les cieux sont à l’Éternel, mais la terre, Il l’a octroyée aux fils de l’homme » (Psaume CXV, 16). La Torah dit alors : « Mais Dieu descendit sur la terre pour voir la ville et la tour… » (Gen. XI, 5). Sur terre, les bâtisseurs pensaient que leur tour atteindrait le ciel. Depuis le ciel, cependant, elle était si minuscule que Dieu dut « descendre » pour la voir.

La raillerie est essentielle pour comprendre certaines plaies. Les Égyptiens adoraient une multitude de dieux, représentant pour la plupart des forces de la nature. Par leurs « sortilèges », les devins pensaient pouvoir contrôler ces forces. Dans l’ère du mythe, la magie est l’équivalent de la technologie à l’ère de la science. Une civilisation qui croit pouvoir manipuler les dieux, croit également pouvoir exercer une coercition sur les hommes. Une telle culture ignore le concept de liberté.

Les Égyptiens réagissent aux deux premières plaies en fonction de leur propre système de référence. Pour eux, les plaies sont des formes de magie, non des miracles. Les magiciens de Pharaon considèrent que Moïse et Aaron sont des hommes comme eux, qui usent de sortilèges. En conséquence, ils les reproduisent : ils montrent qu’eux aussi peuvent transformer l’eau en sang et faire pulluler les grenouilles. L’ironie, ici, affleure. Les magiciens égyptiens sont tellement déterminés à prouver qu’ils peuvent reproduire ce que Moïse et Aaron ont fait, qu’ils ne réalisent pas du tout que, loin d’améliorer les choses pour les Égyptiens, ils les aggravent : davantage de sang, davantage de grenouilles.

Ce qui nous amène à la troisième plaie, la vermine. Cette plaie avait pour objectif, entre autres, de produire un effet que les magiciens ne pourraient pas reproduire. Ils essayèrent. Ils échouèrent, concluant immédiatement « Le doigt de Dieu est là » (VIII, 15).

C’est la première fois qu’apparaît dans la Torah l’idée, étonnamment persistante dans la pensée religieuse même aujourd’hui, appelée « the god of the gaps », [parfois traduit par dieu bouche-trou, c’est-à-dire le dieu invoqué pour expliquer ce que la science est impuissante à expliquer, N.d.T.]. Selon cette idée, un miracle est quelque chose qui n’a pas encore d’explication scientifique. La science est naturelle ; la religion est supranaturelle. Un « acte de Dieu » est quelque chose qu’on ne peut expliquer rationnellement. Ce que les magiciens (ou les technocrates) ne peuvent reproduire doit être le résultat d’une intervention divine. Une telle option mène inéluctablement à la conclusion d’une opposition entre science et religion. Plus la science nous fournit d’explications ou nous permet d’assurer un contrôle technologique, moins nous avons besoin de la foi. Plus le domaine des sciences s’étend, plus la place de Dieu se rétrécit jusqu’à disparaître complètement.

Ce que la Torah laisse entendre, c’est qu’il s’agit là d’un mode de pensée païen, et non juif. Les Égyptiens admettaient que Moïse et Aaron étaient de véritables prophètes lorsqu’ils accomplissaient des prodiges au-delà du champ de la magie des devins. Mais ce n’est pas pour cette raison que nous accordons notre confiance à Moïse et Aaron. Sur ce point, Maïmonide est sans équivoque :

Ce n’est pas pour les miracles qu’il accomplit qu’Israël a cru en Moïse notre maître. Lorsque la foi se fonde sur des signes, demeure toujours en filigrane un doute que ces miracles pourraient avoir été réalisés par l’occultisme ou la sorcellerie. Tous les miracles accomplis par Moïse dans le désert, il les accomplit parce qu’ils étaient nécessaires, non pour authentifier son statut de prophète… Lorsque nous avons eu besoin de nourriture, il a fait descendre la manne. Lorsque le peuple a eu soif, il a fendu le rocher. Lorsque les partisans de Korah ont nié son autorité, la terre les a engloutis. Il en va de même pour tous les autres miracles. Dès lors, sur quoi se fondait la confiance que nous lui accordions ? La révélation au Sinaï ; nous avons alors vu de nos propres yeux et entendu de nos propres oreilles…[1]

La rencontre avec Dieu s’opère en premier lieu non pas par des miracles, mais par Sa parole – la révélation – la Torah – qui est la constitution du peuple juif en tant que nation sous la souveraineté de Dieu. Certes, Dieu est au cœur des événements qui semblent défier la nature et que nous appelons miracles. Mais Il est aussi dans la nature. La science n’évince pas Dieu : elle révèle, par des voies toujours plus complexes et toujours plus prodigieuses, le projet au sein de la nature elle-même. Loin d’émousser notre sens religieux, la science (bien comprise) devrait le renforcer, nous apprenant à voir « Que tes œuvres sont grandes, ô Seigneur ! Toutes, tu les as faites avec sagesse » (Psaume CIV, 24). Avant tout, il faut trouver Dieu dans la voix entendue au Sinaï, nous enseignant comment édifier une société qui sera le contraire de celle de l’Égypte, où la minorité n’asservira pas la majorité, et où les étrangers ne seront pas maltraités.

Le meilleur argument contre le monde de l’Égypte antique, c’était l’humour de Dieu. Les prêtres et magiciens qui pensaient pouvoir contrôler le soleil et le Nil découvrirent qu’ils étaient incapables de créer le moindre pou. Les pharaons, tel que Ramsès II, pensaient manifester leur divinité par leur architecture monumentale : les gigantesques temples, palais et pyramides dont l’immensité semblait être le signe de la grandeur divine (selon la Guemara, la magie égyptienne ne pouvait pas opérer pas sur des éléments de très petite taille[2]). Dieu les ridiculise en révélant Sa présence dans les créatures les plus infimes.  C’est ce qu’évoquent les célèbres vers de T. S. Eliot dans La Terre vaine :   

Et je te montrerai quelque chose qui n’est 
Ni ton ombre au matin marchant derrière toi,
Ni ton ombre le soir surgie à ta rencontre ; 
Je te montrerai ton effroi dans une poignée de poussière[3]

Ce que les magiciens égyptiens (et leurs successeurs d’aujourd’hui) ne comprenaient pas, c’est que le pouvoir sur la nature n’est pas une fin en soi, mais seulement le moyen de parvenir à des fins éthiques. Les poux, la vermine, étaient envoyés par Dieu comme une farce aux dépens des magiciens qui croyaient, parce qu’ils contrôlaient les forces de la nature, être les maîtres de la destinée humaine. Ils avaient tort.

À maintes reprises, les prouesses technologiques ont conduit les hommes à croire qu’ils étaient semblables à des dieux. Ils réussirent à atteindre les cieux, à dompter la nature à leur guise et à construire d’immenses édifices à leur propre gloire. C’est cependant la désolation qu’il laissèrent dans leur sillage, et les civilisations qu’ils édifièrent déclinèrent et périrent, ne se rappelant à la mémoire des hommes que par des vestiges et des ruines.

L’humilité est le seul antidote à l’hubris. Si grands que nous soyons, nous sommes des nains dans l’ordre des choses. C’est ce que Dieu montra aux Égyptiens par la plaie de la vermine.


[1] Mishné Torah, Hilkhot Yesodei HaTorah 8, 1.      

[2] Sanhedrin 67 b : « Rabbi Elazar dit : ‘Cela prouve qu’un magicien ne peut produire une créature d’une taille inférieure à un grain d’orge’. »

[3] T.S. Eliot, La Terre vaine et autres poèmes, traduit par Pierre Leyris, Seuil, 1947, p. 89.


questions a poser french table 5783 a la table de chabbath
  1. Y a-t-il des moments où nous tombons dans le même piège que les magiciens égyptiens, en pensant que nos capacités modernes signifient que nous maîtrisons des choses que nous ne comprenons pas vraiment ?
  2. Pourquoi, selon vous, les magiciens égyptiens ont-ils cherché à imiter les plaies plutôt qu’à essayer de les arrêter ?
  3. Comment l’idée que Dieu se moque de l’arrogance humaine apparaît-elle dans d’autres récits bibliques ?

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